jeudi 7 avril 2016

La Petite PME familiale des luttes

    Ce texte raconte une histoire que plusieurs personnes ont sûrement vécu. Quelques très légers détails et lieux ont été modifiés, d'autres un peu floutés pour des raisons évidentes d’éviter les emmerdements. Toute ressemblance avec des PME de la radicalité que vous auriez croisées dans la vie-vraie ne sera bien-sûr que le pur fruit de votre imagination débordante. 

J'ai traîné quelques années sur les bancs de la fac. D’abord pour une Licence un peu académique où j'ai touché aux sciences humaines, mais finalement je me redirige vers un IUT carrières sociales avec l'envie de faire "dans l'éducation populaire". Pourquoi je parle de tout ça ? Parce que c'est aussi à la fac que je me suis politisé, syndiqué, où j'ai découvert les organisations qui composent ce qu'on va appeler la "gauche radicale", leurs histoires, leurs réseaux, leurs revues. Je me suis mis à tourner dans pas mal de collectifs, avec lesquels se sont organisés des tas de choses : conférences-débats, projections, "tournées". Très vite, les intellectuels de la gauche radicale (profs, chercheurs, journalistes, éditeurs) me sont parus assez accessibles. On leur sert la pince, on leur dit "tu" quand on va les chercher à la gare pour les guider jusqu'au bar ou la maison des associations. On papote, on se rend compte que machin connaît bien truc, qu'il va peut être faire passer un article sur notre lutte dans le numéro de tel canard. Le réseau. Le "milieu". 

Et puis finalement quelques contacts deviennent réguliers et un beau jour, B. te propose carrément de participer à « leur » (son) Journal. "Si t'es intéressé, hein". Bah grave que je suis intéressé. Trop bien. Je vais devenir Jules Vallès. Ou Jack London. Ou Michael Moore, enfin bref, je vais m’agiter du crayon, du clavier, écrire en luttant. 

Cette revue est foisonnante, pleine de fraîcheur, on a envie qu'elle gagne en lecteurs. Pas mal de journalistes s'intéressent à nous, certains de nos papiers donnent lieu à des coups de fils et finissent cités dans le Diplo ou l'Huma. 
Ça démarre à distance car je ne suis pas dans la ville où est produite la revue. Je fais des petits compte-rendus de lecture de bouquins pour la rubrique « à lire », bricole des brèves internationales à partir de googletraduc', je participe à la relecture par mail. En gros la Revue (et la maison d'édition qui y est liée) est animée par B., et deux salarié-es, ainsi qu'une grosse dizaine de "gentils contributeurs" aux profils divers : profs, thésards à rallonge, illustrateurs, journalistes dans d'autres revues, militant-es, retraité-es. Certain-es ont un boulot fixes, d'autres non. Certain-es sont payé-es pour ce qu'ils font d'autres "rétribué-es", d'autres le font juste avec grand plaisir. 
Notre site web est un peu tristounet mais on va le refaire. Je me propose d'y participer. Pour l'instant je ne suis toujours pas payé mais en même temps je n'ai rien osé demander, et je dois dire qu'à ce moment là je ne pense pas le "mériter", mes contributions étant encore ponctuelles (mes papiers servent à boucher les trous, je ne les envoie pas toujours à temps, et dans ce cas ils passent dans le numéro suivant). En fait à ce moment là cette activité je ne la vois pas encore comme un travail : puisque je ne suis pas payé, ça n'est pas un travail pardi ! C'est plus comme du militantisme étendu. Je prend mon pied en plus. Même si pour l'instant beaucoup de choses passent par la liste mail, je sens que j'appartiens à un truc, ça discute, ça bouillonne. 
Et un jour B. me propose de venir en Normandie à la réunion d'été, sorte de retraite où tous-tes les contributeur-s du Journal se retrouvent. On me paye même le billet de train et on me logera sur place. Trop bien. Une petite semaine géniale où on assiste cette fois tous-tes au bouclage en direct. On boit, on discute. B. nous dis de nous servir "open bar" dans les stocks des quelques bouquins qu'on a édité (ça me paraissait énorme, alors qu'en fait ça leur coûtait rien, de ces bouquins ils en restent encore aujourd'hui des cartons dans le local). Je suis ravi et là on discute avec B. de projets. Comme ça a été dit en réunion, il y a besoin d'un peu de renfort à la production du Journal, y compris en "basse-besogne" (enveloppes, logistique). Et en même temps les caisses sont vides. Or il se trouve que je prospectais les possibilités de me rapprocher de chez eux pour justement m'investir plus (je voyais encore ça comme du pur volontariat). Et au cours de l'été je réussi à "décrocher" (ahahaha) un Service civique de 9 mois dans une assoc dans leur ville. 
En gros cette assoc consiste à fournir des ressources à d'autres assocs (étudiantes surtout), les aider à monter leurs projets etc... C'est un travail plutôt intéressant, ça se rapproche des métiers de l'éducation populaire pour lesquels je me suis formé, ça me fait rencontre pas mal de structures différentes. Et pour un truc "associatif", ça m'occupait un temps raisonnable (presque les 35h). Je me suis trouvé une piaule pas chère et contribue un peu plus au Journal. B. est super content. Je file plus de coup de main à la "basse-besogne", j'ai le temps de faire des articles plus conséquents, j'aide aussi à tout ce qui est organisation (B. va présenter le dernier numéro dans telle ou telle ville donc faut lui dégoter des bons plans ou un hôtel pas cher). Agent postal, agent de voyage, correcteur, traducteur, photographe, réceptionniste, cuisinier, on finit par faire un peu de tout. Je parle de ça à mes potes comme d'un truc "super enrichissant". Je vends aussi à la criée le journal sur les marchés, dans les manifs. Les bénefs c'est pour moi, mais ça m'a jamais payé plus qu'un paquet de clope par mois. Mon service civique se termine mais je trouve un autre taff, un CDD à temps partiel dans une assoc de la ville, chapeautée par l'équipe municipale pour faire du culturel. Ça se passe correctement, même si c'est moins intéressant et prend plus de temps que le service civique. Je donne toujours du temps pour "le journal" et c'est toujours sympa. Je suis deffrayé d'un biffeton par-ci par-là et j'ai toujours le droit de me servir dans les bouquins au local, les caisses de bière qui restent des apéros-débats. Je me sens vraiment intégré à l'équipe, je ne suis plus le "petit nouveau", je donne mon avis et gueule même en comité de rédaction (sur des questions politiques, pas le fonctionnement du journal). Le CDD dans l'assoc de la mairie est reconduit pour un an, à temps plein (donc plutôt 45h effectives). Je continue à bosser pour le journal. Maintenant j'appelle ça bosser parce que c'est moins un plaisir au bout de 3 ans de volontariat. Et à la fin de mon deuxième CDD, je découvre Pôle Emploi. J'ai de la chance, je touche un peu d'allocs, et là B. me propose un "deal" : m'embaucher 2 jours par semaine de façon déclarée. Je cumule donc l'ARE et un salaire à temps partiel. Mais je me retrouve assez vite sollicité à temps plein. L'équipe s'est un peu réduite et on est passé en mensuel. B. allonge donc aussi un jour supplémentaire de rémunération "au black" (et en liquide). Je suis donc payé 2 jours par le journal, 1 jour par des billets magiques, 3 jours par Pôle emploi, pour des semaines de boulots qui tirent parfois vers les 6 jours et demi. Je n'ai donc pas l'impression de frauder (moralement). Le Journal continue de gagner en lecteurs (il t'est peut être déjà tombé entre les mains). J'interviens parfois en son nom à la radio locale. On publie des livres et des vidéos d'entretiens sur internet, augmentons notre présence sur les réseaux sociaux. On gagne maigrement plus de thunes, qui servent à un peu mieux payer/"défrayer" chacun-es, mais une fois réparti, ça fait pas des masses et la situation reste fragile, mais l'enthousiasme est là puisque ça marche. C'est la période des élections, on se sent un devoir de faire "bouger les idées à la gauche de la gauche". On fait plein de tables de presses dans des meetings. On est à la "prise de la Bastille" de Mélenchon (sans soutenir forcément le bonhomme mais pour être témoin). Bon souvenirs. Mais épuisement aussi. Cette période a été, à la fois sur le plan militant et "semi-pro" (frontière toujours merdique à définir) assez rude. Quelques déceptions et des embrouilles qui s'infiltrent aussi. Besoin de souffler. B. me fait miroiter de me recommander à une assoc d'éducation populaire dans laquelle il a des contacts pour retrouver un temps-plein mais il ne faut pas que je les lâche on plus. Je suis toujours fier de ce qu'on fait et tiens bon. Et puis là concrètement, mon travail au Journal, c'était devenu mon gagne-pain. Et B. m'apparaissait chaque jour plus chiant, plus manipulateur, plus décideur. Toujours pour la bonne cause (il avait souvent raison en plus, quand il insistait pour qu'on fasse comme-ci ou comme-ça). J'ai parfois adhéré à son "la fin justifie les moyens". Oui la rédaction du Journal ne déclare pas tout le travail effectué, souvent gratuit alors qu'elle titre en Une contre la fraude fiscale. Mais pour la cause. Oui elle fait trimer le dimanche matin quand elle titre contre le Travail du dimanche (on en faisait une blague en plus). Oui on dénonce la précarité étudiante tout en ne payant pas nos stagiaires. Un jour j'ai dit en rigolant que je devrais peut être me syndiquer, mais pas à la CGT puisque c'était trop des copains de B. Il a rigolé mais d'un air pincé. Ça commençait un peu à dériver donc j'envisageais plus sérieusement mon départ "en toute amitié". Le "bon plan" dans l'assoc amie de B. n'a jamais vu le jour et c'est finalement l'amoûûûr qui m'a fait tourner la page : la rencontre de ma chérie, qui bossait dans le sud où je l'ai rejoint. 
J'ai continué plusieurs mois à filer quelques articles ("envoyé spécial dans le sud") parce que ce Journal, c'était quand même moi, et des amis. J'ai trouvé un boulot dans un truc pas vraiment militant, plus institutionnel, mais toujours étiqueté éduc-pop'. 

Et c'est en faisant ce boulot très social-démocrate que je me suis rendu compte que c'était "normal" de ne pas bosser plus de 37-38h (parce que bon...) quand tu es censé en faire 35. Que c'était bien d'avoir un salaire complètement déclaré qui permettait qu'une partie soit versée en cotisations à la Sécu. Que c'était génial d'avoir ses dimanches à soi. D'avoir accès à des formations. De poser ses vacances quand on le voulait. Et que... ça n'empêchait pas de militer tout en étant un peu "fier" de son boulot. 
Je tire un bilan compliqué de ces années à bosser pour le Journal : du très bon, du moins bon. De l’enthousiasme et de la fatigue. 
Mais au final, je me dis que je me suis bien fait exploité comme un larbin, et que j'ai du mal à le reconnaître parce que j'ai l'impression d'avoir été demandeur. Je pense que c'est le cas de beaucoup de travailleurs-euses dans le social, l'associatif, le militant : ton enthousiasme fait un peu de toi un pigeon, tu n'arrives pas à voir ton patron comme un patron (bah non il est de gauche !), tu n'arrives pas à distinguer "la cause" du turbin. 

 Mais ce qui me fait prendre la plume (le clavier) aujourd’hui, c’est parce que j’ai constaté que non seulement j’ai été exploité, mais qu’en plus mon exploiteur en a vraiment tiré un profit concret. 
Aujourd'hui, il a sorti un gros bouquin qui a son petit succès dans le monde de la gauche-de-la-gauche-de-la... Tournée de dédicaces (il m'a envoyé un petit mail quand il passait dans ma ville), couverture élogieuse de la presse (alter et moins alter), invitations dans des bourses du Travail et des cafés militants pour conspuer le grand Capital. 
Alors oui, il n'est pas devenu riche comme Dassault, mais son succès, sa reconnaissance et ses (petits) euros, il les a grâce à la petite sphère qui s'est montée autours de "son" Journal. Ce réseau que nos petites mains (stagiaires, journalistes, volontaires "défrayés", salarié-es précaires) ont monté dans l'ombre. Nos dimanche matin et nos mardis de 23h, nos séances de mise sous plis, nos plantages d'ordis. Et aujourd'hui tout ça n’apparaît plus. Disparu. Ou plutôt non : ca-pi-ta-li-sé. Car oui, B., tu n'est qu'un capitaliste de la révolte.

jeudi 25 février 2016

La mousseline de carotte

Chaque jour la même envie pèse : ne pas aller au taf. Laisser tomber. Ne plus y foutre les pieds. Du jour au lendemain. Pur plaisir d'intérimaire qui rend la monnaie de sa pièce au planning délivré après 16h30, la veille pour le lendemain. "Rappelle dans 10 minutes" s'entend-on dire parfois. On essaye de nous faire croire que ce n'est pas encore prêt. À croire que c'est une organisation digne d'une conférence internationale. Envoyer toute cette attente bouler. Ne plus avoir à prévenir une semaine à l'avance que tel jour j'ai autre chose à foutre et que je ne serai pas *disponible*. Ne plus avoir à soutenir les demandes de levée de ces "indispo". Oui, parce que parfois on vient nous demander d'en lever une. On a besoin de nous. Non non. J'ai intégré un mensonge: c'est moi qui ai besoin d'un taf. Je suis "besoiné/e" d'avoir un taf. Refuser d'entendre que c'est mon employeur qui a besoin de moi est un plaisir pervers de personne contrainte.

Ce qui me pousse à finalement partir chaque jour, à l'heure, pour m'installer à l'heure, et commencer à l'heure, c'est évidemment le besoin créé par le monde extérieur d'avoir du fric. Et plus encore, en ce qui me concerne, la sécu, le statut donné par le taf. Vivre avec peu de fric, je sais faire. Donne moi une ceinture, j'y perce des trous pour la serrer jusqu'à l'asphyxie. Mais les changements de régime, entre CPAM, CMU, mutuelle etc... Ça... Je ne veux plus. Aller mendier mes droits, justifier chaque minute de ma vie, chaque euro perçu, impossible. Soutenir le regard des autres quand on répond à la fatidique question : "et toi tu fais quoi ?". Je ne peux plus. Avant j'étais artiste, on me demandait ce que je faisais pour gagner ma vie. Aujourd'hui je suis intérimaire, on me demande ce que je fais en dehors. Les gens sont fous et acceptent cette folie, incohérence de l'injonction à travailler pour vivre et du mal vivre conséquent que trop ressentent. Flagellation de celui/celle qui se saoule pour se lever le lendemain, de celui/celle qui gobe des médocs pour s'endormir le soir, de celui/celle qui bosse trop pour ne plus penser qu'il bosse. Tout le monde est coupable sauf ceux qui nous imposent tout ça. La critique des puissants et du système qui les crée et les soutient passe trop souvent pour une vieille lune démodée. "Il en faut". "Ils l'ont mérité". "C'est normal qu'il y en ait qui réussissent mieux que d'autres". Acceptation quasi générale d'un mode de vie qui nous bouffe. Et au bout du bâton quelques paillettes de carotte lyophilisée, une mauvaise purée sèche qui continue malgré tout de nous faire vaguement avancer, par habitude. Ne pas se leurrer, la carotte a bel et bien disparu et le but au final, c'est qu'on avance en suivant une ficelle vide, le souvenir de la carotte suffisant. Souvenir d'une retraite, d'une sécu, d'un droit au chômage, souvenir de salarié/es qui s'achetaient une maison, souvenir de salarié/es qui pouvaient payer des études à leurs mioches et espérer que ce serait plus facile pour eux. Souvenirs communs d'un bien tout aussi commun à reconquérir à défaut d'avoir assez à défendre ?

L.

*avant d'envoyer ce texte j'ai été parcourir le blog, toujours inquiet/e de brasser de l'air et de n'avoir rien à dire de pertinent. Et je suis tombé/e sur un texte oublié, pondu il y a cinq ans, avec les mêmes doutes, la même conscience de la peur collective qui nous anime, nous anesthésie aussi. Le chien qui se mord la queue fait du surplace. Voilà voilà.*

samedi 5 septembre 2015

"Lutte bien ordonnée, commence par soi même"

Quand j’étais petite, j’ai vu mon père sur France 3, parler au micro de la grève que ses collègues et lui menaient depuis plusieurs semaines contre la fermeture de l’usine. Je m’en rappelle, la journaliste était minus et lui immense, elle tenait le micro trop bas et ma sœur et moi, pas peu fières quand même, on se marrait parce qu’il devait plier les genoux. Depuis qu’on est mômes, on regarde nos parents faire grève, rentrer tard à cause des AG, fabriquer des banderoles. On connaît l’histoire.

En 2009, quand j’ai commencé le travail social, après 6 ans de galère, d’intérim, de CDD, j’avais déjà bien la haine. Mais à partir de 2011, j’étais sure que tout ça était derrière moi : je bossais dans une grande association, en faveur des étrangers, j’étais en CDI, il y avait plusieurs syndicats, un CHSCT, nickel.

Et puis, ils ont refait le foyer : un gros projet, plusieurs millions d’euros avec des partenaires importants, l’État, la mairie de Paris, l’asso. Le responsable de l’époque nous a vaguement informées, ma collègue et moi, que nos toilettes allaient provisoirement être indisponibles. Bonnes poires, on a commencé à aller au café du coin, en souriant. Sauf que fallait parcourir le foyer, sortir, traverser la rue et qu’entre temps, il y avait toujours un résident pour nous choper, liasse de documents CAF à la main, et la moindre pause-pipi prenait facile 15 minutes.

Des semaines plus tard, premières infections urinaires à force de se retenir. Première dizaine de mails (soigneusement conservés) rédigés chacune son tour, à nos différents responsables, au N + 1, + 2, + 10, + 15. Premières humiliations aussi : on nous répondait qu’il n’y avait rien à faire, juste attendre la fin des travaux (dans 18 mois), les chefs plaisantaient que « nous les filles », on avait une petite vessie – sans penser que petite ou pas, d’façon, y avait moyen de pisser nulle part.

Alors y a eu la bassine. La bassine violette, celle qui servait pour la vaisselle du petit déjeuner. On l’a mise – je ne sais plus laquelle de nous a eu l’idée – dans le placard attenant au bureau, entre les boites d’archives. Et on s’est mises à baisser nos culottes et à faire pipi là, dans le noir – oui, il y avait pas de lumière non plus, juste le bloc vert de sortie de secours, tant qu’à faire. Après, on prenait notre bassine, on la vidait dans l’évier, on la nettoyait, on la remettait à sa place, on reprenait le boulot, un peu écœurées, toujours humiliées. Mais on le faisait. Les personnes dont on s’occupait, à qui on trouvait des colis alimentaires, qu’on aidait à obtenir une couverture sociale, le renouvellement de leurs papiers, une infirmière ou une place en hôpital psy, ils avaient d’autres problèmes, du genre qu’ils ne pouvaient pas résoudre tous seuls.

On relativisait. On en parlait. On en riait, par dépit. On a vite compris que nos postes étant subventionnés par l’État, qui avait craché le budget de l’année en janvier, on n’avait aucun levier sur l’association. Zéro.

Médiatiser l’affaire (nos conditions de travail et par extension, les conditions de vie des résidents du foyer, soumis au bruit incessant des étages en béton qu’on scie, aux coupures d’eau et d’électricité de plusieurs jours, à la saleté, la poussière) ? Impossible, vu les thunes en jeu, la Mairie aurait surement fait fermer le foyer, dispatché les résidents officiels dans Paris, en laissant au passage, les sans-papiers et ceux qui ne sont pas sur le bail à la rue. On ne pouvait pas, décemment.
Faire grève ? Ils s’en fichent, ils ont déjà encaissé la thune, qu’on soit à nos postes ou pas, ça ne change rien. Sauf pour les résidents. Parce que eux, leurs galères, elles continuaient de tomber, un renouvellement de CMU refusé, un complément de RSA non versé, un minimum vieillesse en retard, plus rien dans le frigo, j’ai faim, t’as pas du pain de ce matin qui reste, mon fils voudrait venir en France pour m’aider parce que je suis vieux, j’y arrive plus, tu peux faire quelque chose, j’entends des voix, il y a un mercenaire derrière la porte, il vient la nuit, je deviens fou, appelle le médecin.

Bien sûr, on a prévenu toute la terre : l’inspection du travail (pas dispo, trop de taff, pas assez d’agents), le CHSCT, qui est venu faire une visite et de gentilles recommandations vaines en CE, les syndicats mais c’était embêtant vu qu’on n’avait pas notre carte et puis exercer en foyer, c’est dur, tout le monde le sait, y a pire que nous dans l’asso, donc bon.

Alors on restait, on pissait dans la bassine, on mettait des boules Quies pour travailler – super pratique dans le social – et on en distribuait aux résidents, on renvoyait des mails, encore, on allait bosser au café quand il n’y avait plus de courant, on baissait la tête dans le couloir pour éviter les fils électriques. Tout ça devenait normal. La routine. Des mois durant.

Finalement, après avoir souffert d’infections rénales, manqué de s’électrocuter et surtout après avoir reçu un beau chiotte de camping – cadeau du boss – à mettre dans le placard d’archives, on a prévenu la médecine du travail. Elle nous a mises en arrêt jusqu’au rétablissement de conditions légales. Ca ne changeait rien pour les résidents : la médecine du locataire immigré, ça n’existe pas. On est restées chacune chez nous, on passait des heures au téléphone, on essayait de bosser à distance, de gérer au moins les urgences. On culpabilisait. On se demandait si on n’en avait pas fait un peu trop, finalement. S’il ne fallait pas mieux revenir. Les mails du boss et des collègues, qui nous expliquaient à quel point les situations de certains résidents étaient critiques, n’aidaient pas.

Un jour, un résident, à qui on expliquait qu’il fallait se battre, se constituer en comité de luttes, faire grève des loyers, aller manifester au siège, nous a demandé ce qu’on faisait, nous, exactement. Et pourquoi on venait encore bosser, 9 heures 18 heures, tous les jours dans cette merde. Pourquoi on ne se mettait pas en grève. Pourquoi on n’agissait pas, puisqu’on était si malines.

Il avait raison. Mais comment faire quand la grève n’est pas un moyen de pression sur la hiérarchie ? Quand les seules victimes de notre lutte ne sont que les personnes qu’on doit justement aider ? Quand les responsables tirent sur la corde sensible de l’empathie ? Comptent sur notre engagement auprès des résidents, notre militantisme, même ? Il avait raison aussi sur autre chose : comment transmettre aux autres le gout de la lutte pour l’accès aux droits sans la mener pour nous-mêmes ? Bonnes questions.



lundi 4 mai 2015

Tâcheron : ouvrier entrepreneur

L'usine, tu voudrais n'avoir jamais y aller. Par contre il te faudra toujours trouver un moyen d'y rentrer.

Entrée à l'usine

Il n'y a pas le choix. Le moyen le plus sûr d'entrer à l'usine c'est de passer par une agence Intérim. Que ce soit pour enchaîner les missions, ou viser une embauche à long terme. Je suis boucher de formation. Quand je me présente en agence Intérim, on me place automatiquement comme désosseur/pareur. Tu dois savoir faire les deux. Désosser, c'est à dire planter le couteau dans les carcasses d'animaux fraîchement abattues pour détacher la viande des os qui la tiennent. Parer, c'est à dire enlever de la viande les couches de gras en trop qui la rendraient invendable.

Se rendre à l'usine n'est jamais simple. Les usines sont loin de la ville. Ça permet aux patrons d'être plus libres pour dégueulasser le coin, et du coup, le rendre moins cher pour y foutre encore plus d'usines. En plus, c'est toi qui paye la différence en transports. C'est dire si ça les arrange ! D'autant qu'en trois-huit, du matin ou de nuit, les transports sont rares. Quand tu n'as pas de voiture, comme beaucoup d'intérimaires, il te faut trouver quelqu'un pour te trimballer, et c'est rarement gratuit.

Passage aux vestiaires

Une fois arrivé à l'usine, dernière clope et passage obligé par les vestiaires pour enfiler la tenue réglementaire. Dans mon cas : blouse intégrale, bottes, charlotte, masque chirurgical, gilet de froid, gants en coton, un gant en cotte de maille, un tablier en cotte de maille sur lequel on noue enfin, un tablier de boucher. Comme tu l'imagines, c'est long à enfiler. Et du coup, ça t'oblige à rester suffisamment longtemps dans les vestiaires pour devoir se confronter aux autres ouvriers.

En tant qu'intérimaire, il vaut mieux se faire discret et se mélanger négligemment aux autres, comme si de rien n'était. Même si on se connaît pour être venus dans la même voiture, il faut éviter de se parler et ne trahir cette omerta ni vis à vis de tes autres collègues intérimaires, ni vis à vis des salariés de l'usine. Si on sait que tu es intérimaire, les salariés peuvent carrément te mener la vie dure.

Il faut comprendre que du point de vue d'un salarié, un intérimaire, c'est la personne qui réduit des postes ouverts en CDI, à de simples contrats temporaires. Un intérimaire, c'est aussi la personne qu'on va mettre, sous le nez du salarié, sur le poste qu'il convoite quand son collègue est absent. L'intérimaire, lui volant ainsi chaque occasion d'enfin faire ses preuves sur le poste convoité. C'est cette dernière situation, qu'en tant qu'intérimaire, tu souhaites fort lâchement, à tout prix éviter. Surtout dans un atelier, où chacun tient son propre couteau à la main.

Un troisième groupe fait bande à part dans les vestiaires. Ils ont parfois leur propre tenue, voir leurs propres outils. Il se différencient donc facilement des autres ouvriers. Ce sont les tâcherons. Ils parlent forts. Quand ce n'est pas de grosses voitures, ce sera de maisons, de vacances ou d'achats qui te semblent, à toi, totalement inaccessibles. Les intérimaires et les salariés ne les aiment en général pas beaucoup. Au départ, j'ai cru à de la jalousie mal placée. Mais une fois dans l'atelier, tu comprends vite pourquoi.

Sur la chaîne


L'atelier ressemble à un assemblage de tapis roulants et de tables de découpe en polyéthylène blanc, entamé par les coups de couteaux. En début de travail, c'est propre, tout est blanc et froid. On ne sent que les relents de cigarettes qui se mélangent aux émanations de produits de nettoyage chlorés. Tout est encore silencieux, jusqu'à ce que la chaîne se mette en marche bruyamment et que la viande déboule sur les tapis roulants.
Comme tout est organisé par lignes de production, la mise en marche s'effectue dans un ordre bien précis.

Désosser est la tâche qui s'effectue en premier sur la chaîne de transformation des carcasses qui sortent tout juste des frigos. Des carcasses évidemment raidies par le froid. C'est le plus physique. Il faut tourner et retourner le morceau d'un bras et se concasser le poignet de l'autre. L'autre bras, c'est celui qui tient le couteau. Il doit suivre le contour des os pour en détacher la viande. Selon l'animal et le morceau, on désosse directement sur un tapis roulant, chacun effectuant sa partie du désossage juste avant l'ouvrier suivant. Sinon, pour les plus gros morceaux, le désossage s'effectue individuellement sur de grandes tables de découpe.

Que ce soit sur des tables de découpe ou sur le tapis roulant, il faut tenir une certaine cadence. Sur table individuelle, c'est la hauteur d'empilement des caisses de viande, gras et os que tu as remplies qui servent à évaluer ton rendement. Sur tapis roulant, c'est un petit chef, ou pire, tes collègues, qui te poussent à tenir la cadence. Je t'explique pourquoi.
Prenons en exemple une chaîne de désossage de longes de porc (le rôti qui finit dans ton supermarché). Le chef d'atelier t'alloue un mètre de tapis roulant, cinquante centimètres à ta gauche, cinquante centimètres à ta droite. La vitesse de défilement des longes est incroyable. Le désossage doit se faire suffisamment vite, pour que tu aies fini avant de te retrouver à suivre la longe sur le tapis et empiéter sur l'espace de ton voisin qui te fait suite dans la chaîne. Les gusses apprécient rarement que tu manipules ton couteau sous leur pif en essayant de rattraper ton retard et te le font vite comprendre. Une marmule exaltée par la cadence et armée d'un couteau, qui te remet en place, en gueulant d'un air énervé «C'EST LA DERNIÈRE FOIS QUE TU ME FAIS ÇA !», ça impressionne et t' oblige du coup à tenir la cadence infernale.

C'est là que ça devient amusant. Tu le découvres plus tard, mais l'ouvrier qui te suit dans la chaîne et te menace, sera le plus souvent un tâcheron, sinon un irrécupérable con.

Le tâcheron


Il faut savoir que le tâcheron, comme son nom l'indique, est payé à la tâche. Cette tâche à réaliser est définie par un contrat de mission. Ici dans la viande, le contrat de mission précise un prix unitaire pour chaque pièce de viande produite et un «lot» minimum de pièces de viande à produire sur la durée du «chantier». Du coup, et c'est surtout ça qu'il faut retenir, chaque pièce produite en plus du minimum attendu lui sera payée au prix unitaire fixé. Cela sous-entend que le tâcheron voit chaque pièce produite en plus comme un «bonus» à la rémunération minimale qu'il attend de son «chantier».

En résumé, plus le tâcheron produit au cours d'une journée, plus il est payé. Et donc, comme son nom ne l'indique cette fois pas, en plus d'être payé à la tâche il est surtout payé à la pièce. Tu te souviens de l'expression «On est pas à la pièce !» ben ça vient de là. Le tâcheron c'est celui qui pousse les autres à aller toujours plus vite pour faire un maximum de volume et donc de thune sur ton dos.

Un fantasme, une rumeur urbaine on dira, veut que ce type de rémunération ait disparu parce que rendue illégale depuis longtemps. C'est loin d'être le cas. En particulier dans l'industrie de la viande, où il y aurait environ 5 % de tâcherons quand il y aurait en très gros 15 % d'intérimaires. À comprendre que ces deux chiffres s'appliquent à l'usine entière, où tout le monde n'est pas ouvrier (en gros un tiers ne l'est pas) et encore moins posté en atelier de transformation. Du coup dans l'atelier lui-même, le pourcentage d'intérimaires et de tâcherons est nettement plus élevé. J'ai vu des ateliers où il y avait pas loin de la moitié en salariés, l'autre moitié en intérimaires et tâcherons.

Le tâcheron n'est donc pas un simple intérimaire qui au lieu de recevoir un salaire, serait payé à la pièce. Son statut n'est pas régi par le droit du travail, mais par le droit des affaires. C'est assez dingue, mais le code du travail ne s'applique donc pas à un tâcheron.

Le tâcheron est un entrepreneur auquel l'usine fait appel pour une prestation de service déterminée par son contrat de mission. Il n'est même pas soumis au fameux devoir de subordination du salarié et de l'intérimaire qui les oblige à obéir au doigt et à l'œil à n'importe quel petit chef. Il est son propre chef sur son propre chantier, mais dans la même entreprise que les autres.

Du coup, dans notre cas, c'est ce qu'il est : un petit chef supplémentaire. Les chefs d'atelier et de ligne le savent bien et en profitent. Dès que possible, la répartition sur la chaîne, suit le motif : un salarié, un intérimaire, un tâcheron et à nouveau un salarié, un intérimaire, un tâcheron, etc. L'idée étant que le salarié, ce fainéant bon à rien, soit obligé d'être entraîné par la cadence de l'intérimaire fraîchement débarqué et motivé, lui-même entraîné par les menaces du tâcheron qui le pousse à augmenter son volume de viande produite. La répartition peut se faire différemment, au niveau de tout un atelier. Les salariés et intérimaires seront placés en début et les tâcherons en fin de chaîne. Dans ce dernier cas, les tâcherons qui ne reçoivent pas leur volume de viande assez rapidement n'hésitent pas à hurler assez fort pour se faire entendre de tout l'atelier pour que les autres se magnent le cul. Le tout, souvent encouragé juste après, par les différents chefs de lignes ou d'atelier.

Tu commences à comprendre à quoi servent insidieusement les tâcherons sur une chaîne de production. Bien qu'ils coûtent nettement plus cher à l'entreprise qu'un salarié ou qu'un intérimaire (on parle d'un coût pour l'entreprise pouvant aller jusqu'au double de celui d'un salarié), par leur motivation à produire un maximum, ils poussent les autres à suivre leur cadence sur la chaîne de production en créant un flou qui autorise les entreprises à se défaire de leur devoir de respect du code du travail. Ils laissent s'établir d'elle-même la main mise des tâcherons sur le reste des ouvriers de l'atelier.

Un autre avantage pour le patron (déjà nettement moins pour les tâcherons) est de pouvoir placer des tâcherons sur les postes les plus dangereux qu'aucun salarié ou intérimaire ne serait tenu d'accepter. Dans la viande ce seront souvent les tâches faisant suite à l'abattage, qui sont encore pires que les étapes de transformation en atelier. Aussi hallucinant que cela puisse paraître, l'entreprise n'est pas tenue d'assurer la sécurité du tâcheron. Elle ne sera même pas tenue responsable en cas d'accident et l'accident ne sera évidemment pas couvert d'une quelconque manière par l'entreprise. Ce dernier point, fait que le tâcheronnat sert également de réserve de main d'œuvre facilement exploitable, qui sera tenue d'accepter n'importe quelle condition de travail, sous peine de non-reconduite du contrat de mission. D'un point de vue général on peut aussi dire qu'il aide à faire baisser les normes de sécurité de l'usine.

Quand, en plus, on sait qu'il est possible de se déclarer auto-entrepreneur et de proposer ses services en tant que tâcheron à n'importe quelle entreprise. Il est facile d'imaginer l'avenir que peut avoir à la fois l'auto-entrepreneuriat et le tâcheronnat dans l'industrie de la viande et évidemment les autres. C'est à dire qu'au lieu de disparaître comme la rumeur a voulu le laisser croire, le tâcheronnat risque au contraire de devenir de plus en plus courant.

Ma source principale pour les chiffres, les termes techniques et légaux est :

Célérier Sylvie, « Le salariat dans la chair » Ambivalences du tâcheronnat dans les industries de viande de volaille, in Patrick Cingolani , Un travail sans limites ? ERES « Clinique du travail», 2012 p. 81-100. DOI : 10.3917/eres.cingo.2012.01.0081

Il y a malheureusement très peu d'autres sources à ce sujet et beaucoup de «on-dit» c'est pourquoi je tenais à publier ce texte.

samedi 28 mars 2015

Ces petites choses

J'ai 21 ans et je me réveille peu à peu.
Environ 18 ans passés sans connaître la précarité, ou juste de loin à travers les histoires de parents d'élèves de mon père et ma mère, à travers des potes. Fonctionnaires de l'Education Nationale, la chance, tout ça.
Mais déjà le capital culturel et social qui ne suit pas, isolés en cambrousse pendant qu'au lycée on bouge déjà beaucoup. Violence plus forte en prépa littéraire, je ne connais rien mais j'ai la chance d'avoir Internet, des potes et des livres pour combler mon retard.
Petite phrase de prof que j'entends encore, « moi tous les étés je travaillais pour payer mes études ». Qu'est-ce que vous croyez ?
Premiers petits boulots à 19 ans, une sacrée chance et j'en suis consciente. Un jour d'usine, la sensation de n'être qu'un pion, de devenir un légume pendant que mes mains travaillent automatiquement. Pas d'explications, pas de respect des horaires. Je travaille en intérim, comme la majorité des jeunes présentes, surtout des femmes. J'ai la chance de pouvoir travailler ailleurs et j'ai honte des dessous de l'industrie capitaliste.
Nouveau cursus, nouveau boulot à Paris. Classe moyenne aisée mais la majorité des étudiants a un petit boulot à côté, étrange sensation quand le prof de socio nous parle de voyage social et de ne pas rester dans son milieu. Certains feraient en effet bien d'en prendre note, mais nous faisons tous baisser le niveau économique de cette fac de bourgeois, publique cependant. Petit jeu du chargé de TD de socio qui fait des statistiques avec nos profils sociaux. A la question des priorités, plus de réponses en faveur de l'égalité homme-femme que pour la sauvegarde de la Sécurité Sociale. Sans être à fond dans le culte à l'Etat providence et assez marquée par les blogs féministes, j'enrage de la hiérarchisation maladroite. Pas de féminisme sans lutte des classes, mais qu'en pensent réellement mes camarades majoritairement non-boursiers  ?
Au boulot, c'est évidemment le smic, à nouveau l'irruption dans un monde professionnel que je ne connais pas du tout, la nécessité de travailler vite, très vite. Les clients sont parfois des gros cons. J'enchaîne les erreurs par le stress, auquel se rajoute la peur de ne pas retrouver d'autre travail concordant avec mes horaires. Je ne suis pourtant pas encore dépendante d'un salaire, mais je vois la baisse des revenus, le déclassement social arriver à grands pas avec la mort de mon père qui survient deux mois et demi après m'être faite virée pendant la période d'essai. Sentiment d'être une personne jetable, irrespect total de la patronne à mon égard quand je viens lui rendre son tablier, qui me menace de me facturer 10 euros le repassage. Elle qui me prévient la veille par sms que je ne travaillerai pas le lendemain.

J'ai bien conscience de la chance que j'ai. A lire de plus en plus de témoignages, de reportages sur les caissières, sur Amazon, sur les blogs, à toujours ouvrir un peu plus les yeux sur la précarité ambiante, j'ai cette chance de pouvoir faire des études longues, de ne pas trop angoisser pour l'avenir malgré l'instabilité du métier que je vise. J'ai de la chance de pouvoir penser que je peux éviter Macdo pour faire un job un peu moins soumis aux cadences et managers inhumains. J'ai de la chance de pouvoir lire, d'avoir le temps pour ces textes qui dénoncent et s'indignent. J'ai conscience de mes privilèges et je ne demande pas de cookies. J'espère que mon métier pourra me faire agir en faveur des oppressés par le salaire de la peur.

En attendant j'observe les salons des parents des gosses que je garde pour plus que le smic. J'observe la mise en scène des revues sur la table basse, du kamasutra caché dans les toilettes à côté de la Bible et des souvenirs de voyages à l'autre bout du monde. J'observe les mômes parisiens et les activités que ceux des familles de l'arrondissement d'à côté ne pourront pas payer aux leurs. Et toutes ces petites choses écoeurantes.

jeudi 25 septembre 2014

La matrice

Gestation avant entrée dans la vie active, 19 ans, Session d'Orientation Approfondie rendue obligatoire par l'ANPE.
 
- Vous savez bien faire quelque chose ? On sait tous faire quelque chose !
- J'ai presque un BAC D, je m'y connais en biologie. J'aimerais travailler en contact avec la nature.


Le stage en horticulture était sympa. Eux ont trouvé que c'était pas fait pour moi. Pour être proche de la nature, il leur fallait que je sois plus réaliste et ouvert au «marché de l'emploi». Les carcasses de bêtes mortes c'était la nature aussi. Donc la viande ça m'irait très bien. 
 
Mon arrivée dans le monde du travail a été longue, deux ans en apprentissage par alternance.

Je dois être accueilli à ma sortie par un diplôme de «préparateur en produits carnés». Ça veut dire «boucher» en termes plus flexibles, pour que tu puisses aussi et surtout bosser à l'usine.

Tu commences pas tout de suite par bosser à l'usine évidemment, ce serait trop gros. Il faut d'abord faire semblant d'apprendre un métier en «boucherie traditionnelle» payé le tiers d'un SMIC, à faire le boulot de deux personnes. 
 
Dans une boucherie traditionnelle, le gros du boulot se fait dans le «labo». Le labo c'est l'atelier de préparation du boucher d'aujourd'hui. Ça fait propre à dire, mais ça l'est pas, du tout. Y'a du sang partout, de l'exsudat et quantité d'autres liquides vivants noyés dans la sciure. Du gras aussi, beaucoup de gras dur qui colle au sol et glisse quand tu portes une carcasse de près d'une centaine de kilos à bout de bras. Des bouts d'os, des crânes entiers et des yeux vides qui les habitent encore. Mais ce qu'on retient surtout, c'est le froid. Même si on triche un peu sur les températures pour être tranquilles. Juste qu'il faut pas le dire ; on te fait confiance.

Mon labo à moi il est dans un supermarché. On est loin de la boucherie traditionnelle attendue. Mais depuis un demi-siècle, la tradition, c'est plutôt ça. 
 
Faut se lever tôt pour préparer la bidoche avant l'arrivée des clients. Genre 4h du mat.

«Ce supermarché t'as de la chance, un nid de cocos !».
 
J'ai pas été approché par un militant en deux ans. À 19 balais, je savais même pas trop à quoi pouvait servir un syndicat. Moi je voulais juste avoir de quoi payer mon appart' et de quoi manger mes nouilles et mon riz. Les syndicats, ça doit encore être des gros cons comme la dizaine d'ouvriers bouchers chargés de ma garde. D'ailleurs certains d'entre eux sont syndiqués, ils en parlent à voix basse. Mais comme ils disent, c'est pas trop pour moi ça, vu que je suis pas un vrai employé.

Du coup, ça, je l'ai bien retenu que j'étais pas un vrai employé.

Tous les jours, ma journée commence en compagnie de deux énormes machines à hacher la viande en acier inoxydable, rien que pour moi pendant 3 à 4 heures. Rien que pour moi aussi, cette salle de quelques mètres carrés, encore plus froide que les autres (autour de 5° normalement), fermée par d'énormes portes de frigo qui me séparent des autres ouvriers. 
 
Cette salle, je l'appelle la matrice pour rire. Mais bon en vrai, je crois que la matrice, c'est juste le nom du moule des machines qui donne sa forme au steak haché. Rien à voir avec ce film à la con au nom approchant qui n'existait même pas encore.

Le ventre de mes machines sert à recevoir à peu près tout ce qui traîne dans le labo qui puisse ressembler à de la viande. Ce qui n'a pas été vendu la veille, ce qui commence à verdir dans les rayons, les restants de porc et les préparations déjà hachées. C'est formellement interdit. Juste qu'il faut pas le dire ; on te fait confiance.

Le ventre de mes machines est tellement volumineux que je pourrais tenir dedans. Au final, j'ai fini par croire que le ventre de la machine s’appelait aussi «matrice», par extension. D'autant que mes cours de boucherie m'ont appris que chez une vache, la matrice, c'était aussi un petit peu son ventre puisque c'est là qu'y grandissent les veaux. La matrice c'est l’utérus de la vache. C'est comme ça qu'on me l'a appris.

Oh, ça c'est beau, quand les machines turbinent ! 
 
Ça sort de la pâte rougeâtre en boudin qui se transforme en steak hachés qui atterrissent à la queue leu-leu sur un tapis roulant d'où je les rattrape au plus vite pour les mettre en barquette avant qu'ils ne tombent par terre. Bon, s'ils tombent par terre, tu peux les remettre à passer dans la viande hachée. Juste qu'il faut pas le dire ; on te fait confiance.

Souvent y'a tellement de nerfs coincés dans la machine que ce qui sort ressemble à la chair blanche gonflée et putréfiée de ce chien mort de mes souvenirs. Du coup, mon travail, c'est plutôt de faire en sorte que ça reste rougeâtre. Pour ça, il faut démonter régulièrement les énormes vis sans fin de la machine, plonger le bras entier dans la viande, retirer les nerfs coincés et la faire repartir.

Mes nerfs à moi on s'en foutait à vrai dire. 
 
Les ouvriers entendaient bien, même à travers les énormes portes, que je tabassais les murs à coup de poings, soliloquais et hurlais comme un veau qu'on mène à l'abattoir. Mais étant eux-mêmes coutumiers des veaux et des abattoirs, je n'avais droit qu'à quelques remarques d'encouragement, comme «dépêche-toi sinon le chef va gueuler». C'était déjà beaucoup comme soutien. Je les aimais pour ça. Ils auraient tout aussi bien pu me balancer au chef pour mes caprices.

Mais en fait, si j’appelle la salle de préparation du steak haché «la matrice», c'est surtout parce qu'à la fin des heures passées enfermé seul dans cet espace exigu, froid, plein du sang qui dégouline de la gueule des machines, arrive le moment le pire : le nettoyage.

Le nettoyage se fait au Karcher.

Dans les 5°c de la salle, les fines gouttelettes d'eau savonneuse et chargée de viande du Karcher pénètrent la tenue réglementaire et frigorifient le corps jusqu'aux os. 
 
Le froid ne dure pas éternellement. Il est peu à peu remplacé par la chaleur de l'eau du nettoyage de la salle. Cette eau mélangée au froid pulsé par le système de refroidissement fait que la salle se remplit doucement d'une brume épaisse et chaude, presque réconfortante, annonçant ma libération prochaine.

C'est surtout pour ça que j’appelle cette salle la matrice. Parce que finalement, c'était le moment le plus supportable de la journée de labeur qui m'attendait avant que je n'en sois libéré pour un retour brutal dans le labo avec les autres, dans mes vêtements trempés, dans le froid soudain, les liquides vivants, le sang et le gras dur, comme la réalité du travail.

lundi 22 septembre 2014

« Qui c'est qui répond au téléphone ? »

« Qui c'est qui répond au téléphone ? »
Je pense que c'est la phrase que j'ai entendue le plus souvent durant les deux ans et des poussières que j'ai passés dans cette entreprise de merde. C'était le patron qui se demandait, quand il entendait le téléphone sonner plus de deux fois, pourquoi je n'étais pas à mon poste. L'idée que j'aille pisser, que je fasse autre chose, ou même, soyons fous, que je prenne des pauses durant la journée de travail le dépassait totalement. Pourtant, il aurait pu comprendre, vu qu'il se pointait au boulot 2 heures par jour, quand l'envie lui prenait. Le temps de faire signer trois papelards, de faire deux remarques désagréables, et de demande au mécanicien de concevoir des structures en profilé qui soient « sexy ». Non, je déconne pas.

Bien sûr, en étant secrétaire, y a pas que le patron qui m'a fait chier. Les livreurs qui font des remarques sur mon décolleté – ou son absence – et les collègues qui pensent que c'est drôle de dire que ça fait secrétaire cochonne quand tu mets des lunettes parce que t'as mal aux yeux, c'était mon lot quotidien. Mais il paraît qu'il faut le prendre avec le sourire, et avec la douceur qui va de soi quand on est une femme, une vraie, avec un vrai boulot de bonne femme. Secrétaire, un métier tranquille où t'as le cul posé sur une chaise. C'est sûr, de ce point de vue c'était plus reposant que quand je faisais du ménage chez des vieux et que j'aidais occasionnellement les infirmières à changer les couches XXL. De beaux métiers de femme.


Nerveusement, c'était une autre affaire. Passée la période d'essai, j'ai commencé à répondre « merde ». Pas au figuré. Je disais vraiment merde à mes collègues, ou « les remarques misogynes ça va comme ça » au boss. Je sais pas pourquoi, l'ambiance est vite devenue tendue. Enfin, j'avais quelques collègues avec qui je me marrais, heureusement : ceux en bas de l'échelle comme moi, celui qui vissait les boulons, celui qui poussait les cartons. On était les prolos, les pas ingénieurs, les pas commerciaux. Et même si malgré tout, l'ambiance était pas trop mauvaise entre salariés, cette différence, elle était bien là. Ne serait-ce que parce que dès que le patron avait un pet de travers, c'est sur nous qu'il se défoulait. Et on sait bien qu'une femme qui répond, ça va avoir des ennuis. La directrice de l'école primaire me l'assénait déjà : « Baisse les yeux quand je te parle ».


« Qui c'est qui répond au téléphone ? » « Ta sœur. »

Bon, ça, je crois pas lui avoir déjà dit en face, par contre. J'avais un loyer à payer, et déjà au bout de quelques mois j'étais menacée de me faire virer pour insubordination juste parce que je me permettais de citer les conventions collectives, alors tu penses. En tous cas, c'est sûr que c'était pas sa femme qui répondait au téléphone. Parce qu'elle était, elle non plus, quasiment jamais là, même si son salaire était trois fois supérieur au mien. Et même si on essayait de me refiler son boulot. Ben voyons ! Déjà que je faisais en sorte de pas trop faire le mien, j'allais pas me cogner la compta. Moi qui ne portait jamais de chaussures à talons, j'avais fini par en acheter juste pour pouvoir surplomber ce pauvre petit connard de patron. Ca le foutait mal à l'aise, et ça me ravissait. Les petits plaisirs mesquins.

Cela dit, on a beau être joueuse, plusieurs mois de harcèlement moral, de remarques sur sa gueule, d'agressions quand on va pisser, tout ça pour le SMIC, ça finit par taper sur le moral. C'est sûr, il y a des boulots pire que secrétaire. Physiquement, c'est tranquillou. Faut juste pas trop se rendre compte que finalement, t'es payée à faire les trucs de merde, certes administratifs, mais les trucs de merde jugés trop crétins pour les gens plus importants. C'est pas le patron ou les ingénieurs qui vont se faire chier à réserver leur hôtel, à répondre au téléphone, à nettoyer la cafetière, à courir à la poste pour que la réponse à l'appel d'offre parte à temps parce que le commercial a fini son truc à la bourre. T'es un peu boniche, un peu infirmière, un peu maman. Avec le sourire, s'il te plaît, parce que t'es Le Visage de l'Entreprise. Faut faire joli. Vise un peu la gueule de l'entreprise, mon pote : blasée.


Les derniers mois, j'avais passé la vitesse supérieure du sabotage. Je planquais des binouzes dans mes tiroirs, que je commençais à boire à 14h les bons jours, plus tôt dans les mauvais. Je jetais des trucs, je donnais le numéro de portable des patrons aux pénibles et aux fournisseurs pas payés, je pétais le matériel. Je suis pas une infirmière, je suis pas une maman, je suis pas ta sœur et si je l'étais je te collerais des baignes. « Qui c'est qui répond au téléphone ? » Ben je sais pas, mais pas moi, connard. Quand il a quelqu'un dans le pif comme il m'avait moi, en général, il les pousse à la démission. Mais comme je suis une tête de con, j'ai réussi à tenir bon pour pouvoir négocier mon départ de manière à toucher les assédics. Fallait-il vraiment qu'il en ait marre de ma gueule.


C'était quand même une maigre compensation. Parce que toi, qui lis ça, tu te dis sûrement que j'exagère, qu'en plus, j'étais une mauvaise secrétaire donc que c'est un peu bien fait pour ma gueule. Si ça se trouve, tu te dis même que je suis une ingrate. Je le sais, parce qu'on me l'a déjà dit. Et puis, quelle opportunité ! Si je persiste, un jour, je pourrais devenir Assistante de Direction ! Je conçois tout à fait qu'on soit contente de remplir l'agenda d'un gros connard cinq jours par semaine. Ce qui me dépasse, c'est que des gens ne conçoivent pas que ça me donne envie de me foutre en l'air. Un petit vernis de confort, c'est sensé être assez pour accepter de faire des tâches de merde et être traitée comme une conne ? Ca sera sans moi. Je retournerai pousser des cartons ou torcher des vieux, plutôt. Au moins, on me demande pas de le faire avec le sourire et des mains manucurées.


Lyrie

lundi 9 juin 2014

Marcel Duchamp et le refus du travail

«Sans être fasciste, je pense que la démocratie n’a pas apporté grand chose de sensé (…) Il est honteux que nous soyons encore obligés de travailler simplement pour vivre (…) - être obligé de travailler afin d’exister, ça, c’est une infamie ».

dimanche 13 avril 2014

Journée d'ouvrier


Fiction : Assemblage subjectif de faits réels, dont certains n'ont pas été inventés.

La douleur le réveilla. Il était en chien et en sueur sur son lit. Il avait égaré sa nuit, sentait cette sorte de rouille d'usure et de fatigue sur ses muscles. Il ne parviendrait pas à se rendormir. Ni à se réveiller. Cet entre deux de foireux. Temps que cette semaine aussi s'achève. Il n'était que 5 h du matin.

La cafetière fumait. Il s'installa avec sa tasse face au velux pendant que sa platine passait Ring of fire de Johnny Cash en sourdine. En se contorsionnant un peu contre le mur il pouvait trouver une position ou il ne morflait pas trop. Au loin il apercevait les lumières des éoliennes sur la colline voisine. Un mec lui avait raconté un jour combien ils avaient des problèmes avec les chauve-souris. Ces bestioles avaient pourtant des radars. Mais comme elles volaient en groupe, elles avaient tendance à faire confiance à la voisine pour veiller au grain et débrancher le radar, comme on déconnecte la Wi-fi. Les éoliennes ne figuraient pas encore dans leur GPS, elles se prenaient l'obstacle dans la gueule. Donc pour protéger les éoliennes il fallait leur démontrer que le danger pouvait être mouvant, qu'il fallait savoir bien l'identifier sous des masques,  garder une vigilance collective, que c'est autant toi qui protège le groupe que le groupe qui te protège. C'est vraiment rien que bête une chauve-souris. Ce serait une histoire à raconter à la gamine ce WE. L'appart' était pas trop mal rangé. Elle aurait bien quelques trucs à mettre en dawa. Il décida d'aller au boulot à pied. Il avait bien le temps, ça ne commençait qu'à 7 h 30. Et il n'avait pas encore de quoi faire réparer sa voiture.

mercredi 9 avril 2014

Fourbi

Fourbi c’est un petit fanzine, brochure ou appelle-le comme bon te semble, qui rassemble des textes en vrac sur le travail salarié. Textes écrits par des travailleurs-euses, chômeurs-euses, étudiants-es et autre précaires.

mardi 18 février 2014

Poste Stressante

Quelques jours plus tard, un autre cadre, Bruno P., se donne la mort – par pendaison – à Trégunc, dans le Finistère. Il laisse derrière lui une série de documents qui permettent de comprendre ce qui l’a poussé à cette extrémité. Dans une lettre d’explications, il écrit :

jeudi 29 août 2013

Derrière les bips bips, des êtres humains.

Quand j'ai voulu commencer des études à la fac, j'ai dû quitter le domicile familial – trop éloigné. J'avais droit à une bourse, échelon maximal, et pourtant les loyers étaient si élevés (même en vivant en couple) que j'ai cherché un job. J'ai eu « de la chance », j'ai trouvé rapidement un emploi de caissière (j'aime pas dire « hôtesse de caisse » et essayer de cacher la misère). C'était à temps partiel pendant les périodes de cours, et à temps complet pendant les vacances : j'ai dit oui. J'y ai passé trois ans tout pile, le temps de terminer ma licence.

Daniel Mermet ou les délices de « l’autogestion joyeuse »

Ce n’est jamais un plaisir de « tirer » sur son propre camp. Mais quand l’une des personnalités les plus influentes de l’audiovisuel « de gauche » adopte au quotidien des techniques de management dignes du patronat néolibéral le plus décomplexé, difficile de détourner les yeux. Enquête sur l’animateur un brin schizophrénique de « Là-bas si j’y suis », l’émission culte de France Inter.

mercredi 5 juin 2013

J'ai fait des études,

j'ai cumulé des diplômes, j'ai engrangé de longues années d'enseignement et maîtrisé plus de domaines qu'il ne m'en fallait. Il parait que c'est seulement comme ça qu'on peut faire un métier qui nous plaît.
Sachez qu'on nous ment. Les rêves ne font pas bon ménage avec la réalité.
Par contre, ce qui marche bien, c'est la précarité.
Résultat, bouffée par la trouille d'un loyer à payer, j'ai chopé le premier CDI qui passait, le seul ou on m'engageait vite et sans trop barguiner.
Je suis téléopératrice.
C'est pas top comme métier.

jeudi 9 mai 2013

Quand il se raconte, le réel est une fiction comme une autre.

Quand l’avenir appartient aux patrons dont les ouvriers se lèvent tôt.

Quand l’usine où tu viens d’être embauché fait des contrats hebdomadaires, soit  alors jusqu’à 18 mois 72 contrats d’une page format 21 x 29,7 cm comprenant durée du contrat, personne que tu remplaces et convention collective auquel tu es rattaché. Mais bon, tu ne vas pas y passer ta vie.

Quand un collègue,  te voyant passer avec un transpalette te clame «  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand tu dis que tu es ouvrier et que les gens te disent « Ah ! »

De la liberté d’échouer

Depuis petite j’ai toujours su ce que je voulais faire et je faisais tout pour réussir. J’ai fait des études, j’ai deux masters, j’ai fait des stages dans des entreprises prestigieuses. J’ai pu avoir la sécurité de la part de mes parents, de pouvoir accepter des stages non-rémunérés, nombreux, beaucoup trop nombreux, et surtout de pouvoir me consacrer à mes études sans penser à comment remplir le frigo.  Oui, j’ai été extrêmement bien lotie par rapport à la plupart des étudiants. En échange, on attendait de moi le meilleur. Que je réussisse mes examens, que je sois parmi les premières. Je n’ai pas pu faire une terminale L, parce qu’en province, c’est pour les ratés et je devais donc aller en S. J’ai accepté.

samedi 27 avril 2013

Travailler deux heures par jour

À quelques petits jours de la journée Internationale de Solidarité des Travailleurs  (et non pas "fête du travail"), tout le monde s'époumone sur le retour à l'emploi, crie que l'intégration de gré ou de force, le respect, le droit de vivre, la dignité passent par le boulot. D'une seule voix, de l'extrême gauche à l'extrême droite, ça doit bien être la seule chose qui mette tout le monde d'accord. Tous ? Si dans les hémicycles tout le monde s'entend sur ce point, je connais un sacré paquet de copains qui ne sont pas vraiment d'accord ; je hurle avec eux de tout lâcher pour prendre l'apéro, entre nous et envoyer paitre ces apôtres de St Turbin.

vendredi 26 avril 2013

Not Waving But Drowning (S. Smith)

Certains grandissent avec l’idée que, quand on est jeune, il faut en « profiter », pour voyager, vivre, respirer, grandir, s’amuser. Les meilleures années de ta vie, ils te disent. J’ai grandi avec l’idée que, quand on est jeune, il faut en « profiter » pour travailler au maximum. « Tant que tu as la santé », me répète ma famille, tant que tu as la santé, tu travailles, tu travailles comme tu peux. J’imagine que c’est l’empreinte des migrations qu’ils portent sur les épaules : l’insertion par le travail, la fierté de « ne pas être des assistés », l’orgueil de l’indépendance malgré les obstacles – j’imagine.

mercredi 27 février 2013

Que dire, qu'écrire ?

Je suis un chômeur/travailleur précaire de 56 ans et je suis dans cette situation depuis une bonne dizaine d'années. Avec la distance que me donne mon âge qui est maintenant plus proche de la retraite que du début de ma vie professionnelle je peux affirmer que je n'ai rarement aimé le monde du travail. Je n'ai pas aimé les contraintes, les consignes contradictoires, la pression du "paraître" (= faire semblant). Celui qui se montre comme il est, qui dit ce qu'il pense, qui ne fait pas comme tout le monde est vite mis à l'écart.

mercredi 24 octobre 2012

Il est 2h25

Il est 2h25 - Et je sais ce qui va se passer, dans cinq minutes.

Il est 2h30 - Et le réveil sonne, Et mes tripes me disent « merde ». Je l’éteins pour pas la réveiller, car je sais ce qui va se passer, dans 5 minutes.

Il est 2h42 - Je ne suis pas tout à fait medium… Mais je sens une main me farfouiller et une voix qui me glisse, à l’oreille « réveille toi Hank…l’Amérique n’attend pas. »Elle sait que ça me fait sourire. Elle peut me voir sourire dans la nuit. C’est sa manière a elle de souligner le truc, la douleur, le ridicule du truc…. J’étais son Buckowski qui allait au turbin… Comme dans ses nouvelles… Merde vous avez vu la gueule de ce type… Il écrit comme il transpire, et je suis pas saoul…