dimanche 12 février 2012

Dans les choux

Pendant que certains enfument la campagne électorale avec de petites saillies assassines qui n'ont d'autre objet que de faire parler pour ne rien dire, je vais me contenter de vous parler de la vraie vie, en l’occurrence de la mienne.
Dans la série des provocs à deux balles qui font couler beaucoup d'encre et de jus de cerveaux plus que disponibles, il y avait eu, en son temps, la gentille petite vanne des 500 000 offres d'emploi non pourvues. C'est bien ce genre de déclaration à l'emporte-pièce : ça ne mange pas de pain, ça se sort du fin fond de son string de sumo, ça émotive gravement chez ceux qui n'avaient pas besoin de plus pour se réactiver le mode haine-des-chômeurs-ces-feignasses-rentières et surtout, même si le chiffre est ensuite dénoncé et son manque de fondement démontré, l'essentiel est fait : il a marqué les esprits et restera dans les bas-fonds de notre inconscient collectif, petite perle nauséabonde qu'une autre vacherie, balancée comme par hasard un soir de manque d'inspiration quant à un vague projet politique, cristallisera encore plus jusqu'à en faire une évidence incontestable et incontournable.

Il se trouve donc que je viens justement de postuler à l'une de ces offres non pourvues et qui devrait le rester.

Ceux qui me connaissent savent que je navigue sans faillir depuis des années dans un océan de précarité, traversé de courants traîtres et balayé de vents contraires. Un coup de rame en avant, trois vagues en arrière, tel est mon quotidien et celui de bien d'autres avec moi. Le truc, c'est de ne pas faiblir, toujours souquer ferme, godiller entre les écueils, ne négliger aucune plage, aucun îlot, même minuscule et dérisoire. La plupart du temps, ma vie se résume à beaucoup d'efforts pour rien, comme cet appel d'offres, préparé tambour battant pendant plus d'un mois autour d'une bien belle équipe de gens motivés et doués, chacun dans leur domaine, pour en arriver au final à une suspension sine die pour cause de... va savoir... on se le met derrière l'oreille pour se le fumer plus tard, en gros, un truc comme ça. Mais voilà, la règle est impitoyable : sept fois à terre, huit fois debout, tu ravales ta déception, tu passes tes déplacements dans la colonne pertes et profits qui cumule surtout des pertes, tu te mets ton orgueil et ta sensibilité au fond de la poche, et tu reprends la barre, l'œil vrillé sur l'horizon lointain qui se dérobe au fur et à mesure que tu traces ta route vers lui. [...]

L'intégralité à lire sur le blog de Monolecte

vendredi 27 janvier 2012

L'atelier de C.V.

« Alors c’est très simple : vous êtes douze, vous allez vous séparer en deux groupes de six et étudier ensemble le CV de chaque personne de l’autre groupe. Puis en fin de séance chacun d’entre vous se fera le rapporteur de ce que son propre groupe a dit pour chaque CV étudié, ainsi tout le monde pourra prendre la parole ». Sourires, hochements de tête, clins d’œil et starting-blocks.

Non mais qu’est ce que je fais là ? A un atelier rédaction de curriculum vitae organisé par un prestataire de services payé à prix d’or par Pôle Emploi ? Ah oui… j’avais presque oublié : je suis chômeur depuis fin 2010, ce serait ma dernière ligne droite car il ne me reste plus que dix mois d’allocations, il faut coûte que coûte que je retrouve un travail, maintenant, tout de suite, parce que je le mérite – ou plutôt parce que je dois tout faire pour le mériter. Mais je n’en veux pas de leurs boulots. J’ai déjà travaillé pendant 20 ans. Et je n’en pouvais plus. Je n’en peux toujours plus. Le travail m’a rendu malade – physiquement et mentalement – et alors j’ai dit stop. Pour un moment. Combien de temps, je ne sais pas encore.
Je ne suis toujours pas prêt à retravailler, à subir à nouveau la pression du monde de l’entreprise, du monde du travail et de gens à qui je n’adresserais même pas la parole si je venais à les rencontrer par hasard dans la rue. Ah tiens, d’ailleurs, les onze autres de cet atelier non plus je ne leur aurais jamais adressé la parole. Ils sont beaucoup trop sûrs de leur propre valeur. De la nécessité de ce qu’ils font. Ils ne se posent pas la question du pourquoi faire mais ils font. Leur travail était une contrainte mais ils en veulent un nouveau. Ils vivent dans un monde parfait dont ils ne se rendent même pas compte qu’ils n’en font plus réellement partie. Mais ils s’accrochent. Tous cherchent du travail mais personne ne dira qu’il est au chômage. La honte, l’opprobre, la vilaine maladie, le cancer sociétal.

Donc me voilà depuis un peu plus d’une année maintenant inscrit à Pôle Emploi. C’est le prix à payer pour avoir délibérément arrêté de travailler : j’ai fait un abandon de poste, j’ai été licencié seulement pour faute grave et j’ai donc droit aux Assedic… c’est un peu la même chose que l’arrêt du contrat de travail à l’amiable mais l’avantage de ma méthode est de prendre son patron totalement par surprise et donc de l’emmerder. J’en ris encore. C’est même ma drogue les jours où ça va un peu moins bien.
Dans mon cas les personnes de Pôle Emploi ont presque été clémentes avec moi : pas trop de harcèlement, pas de vexations, pas de cette politique du chiffre qui dans notre nouveau monde transforme n’importe quelle mission de service public en machine de guerre. Juste une incapacité totale, faute de moyens réels et de motivation, à s’occuper des chômeurs mais une toute petite poignée de convocations – une fois sur deux mon conseiller a malicieusement noté que le système informatique était en panne et qu’il ne pouvait techniquement pas me fournir d’offres d’emploi adaptées à mon profil », quel dommage – et cet atelier, donc, tombant comme un cheveu sur une soupe, un atelier CV. Il faut bien occuper les chômeurs.

Nous sommes douze et je suis coincé pour au moins deux heures avec les autres. On passe en revue tous les CV. Ça charcle. Mais on se justifie en affirmant que l’on est là pour avoir l’avis et le regard d’autrui et que l’on acceptera soi-même toutes les critiques et autres remarques venues des autres. Au milieu des débats je dresse l’oreille parce que je comprends que le groupe d’en face est en train d’examiner mon propre cas. Et il semble très bien mon CV : qualité, savoir-faire, tradition. C’est à se demander pourquoi je n’ai pas encore retrouvé un travail, non ?
On parle encore, on échange, je grogne un peu, préfère regarder la bourgeoise de plus quarante ans assise en face de moi et qui essaie d’en faire dix de moins. Elle a des jolis seins et je suis un pervers. Fin des délibérations. L’animatrice de l’atelier reprend alors la parole et déclare que l’on va passer en revue les CV un par un. C’est moi qui commence. Je dois répéter tout ce que les autres ont dit d’un torchon dont je n’ai que faire. Je me déteste de faire ça et pour la première fois je sens vraiment que la machine Pôle Emploi a un ascendant sur moi, m’impose sa façon de faire, une façon de penser qui n’est pas la mienne. L’activité en groupe ça peut être fatal. Ce sera donc la première et la dernière fois en qui me concerne.
D’autres cas suivent. Puis vient le mien. C’est ma bourgeoise d’en face qui est la porte-parole du groupe qui a examiné ma vie et mon œuvre. Elle n’a pas grand-chose à dire, je ne l’écoute pas vraiment et elle a une jolie petite robe à pois un peu trop petite et qui donc la serre avantageusement. Elle me dit juste que mon CV est trop lisse, trop parfait que l’on ne peut pas s’y accrocher – c’est exactement ça. Elle regrette aussi que je ne mentionne pas d’activité secondaire, de loisir ou de passion – je dois avoir l’air d’un monstre sans âme mais j’aime ça, aussi.

On finit le tour de table. L’animatrice tire des conclusions. Je pense juste à me tirer de là. Chacun garde une copie des CV de tout le monde… je trouve cela très indiscret et malvenu. Comme si on était une grande famille. Alors que nous devrions être des individus prêts à tout. L’hypocrisie jusqu’à la fin.

Haz.

mercredi 4 janvier 2012

Contre le chomâge... et contre le travail !

Après avoir récemment perdu mon travail, je suis rentré dans le rang de ce qu’on appelle communément les chômeurs et précaires. Je n’ai pas envie d’écrire un texte théorique contre le travail ou des textes intellos conceptuels. Je me limiterai à ce long billet d’humeur et de quelques réflexions.
Ce titre d’article résume à peu près tout ce que je pense concernant la problématique du chômage et du travail.

En gros : ni l’un, ni l’autre, non merci.

Pour l’expliquer, je commencerai par une anecdote : pas plus tard qu’il y a quelques jours, j’allais à une manifestation "contre le chômage". Et là, le mégaphone de la CGT retentit. Plusieurs trucs assez insupportables et un notamment deux phrases qui me frappent comme un courrier de "trop perçu de la C.A.F en votre faveur". Le mec se lance dans une diatribe sur les patrons et les capitalistes (jusqu’ici, tout va bien) en expliquant que "ces gens là, qui ne travaillent pas sont des parasites, et que le travail, c’est ça la dignité dans la vie" puis nous explique que "les chômeurs doivent lutter pour un travail et un salaire décents" (il a l’air de savoir de quoi il parle).

La première escroquerie consiste à prétendre que la division de classe ne repose que sur le travail. Ce qui est faux, et les chômeurs et chômeuses en sont la preuve vivante. Non seulement il y a des pauvres qui ne travaillent pas (et survivent tant bien que mal, la fameuse "armée de réserve du capital") mais il y a des patrons, des propriétaires et des capitalistes qui travaillent. Même si du point de vue strictement "ouvriériste" ou travailliste, ils ne produisent rien ou pas grand chose, la plupart des cadres de la société d’exploitation dans laquelle nous vivons travaillent effectivement. Dans des bureaux, dans des bourses, en supervisant des chantiers, en faisant des réunions, en se déplaçant, en faisant leurs calculs, en faisant de la politique, etc, bref à des postes de gestionnaires la plupart du temps et généralement moins manuels, mais du travail quand même. En fait, c’est une minorité de rentiers qui ne travaillent pas du tout. La plupart des capitalistes d’aujourd’hui travaillent. Certains sont même salariés (il y a des patrons salariés par les actionnaires ou grands patrons, et qui ne sont donc pas complètement propriétaires, ou seulement d’une partie) même si ils ont des salaires gras et ne foutent pas grand chose, etc. Bref, si la plupart des pauvres travaillent dur pour gagner juste de quoi survivre ou un tout petit peu plus, ça ne veut pas dire que tout repose sur la seule problématique "salarié-e-s/patrons" (même si ça reste une problématique importante).

C’est bien sur le pouvoir décisionnel, la propriété privée (qu’elle soit "libéralisée" ou d’État) et les moyens de la défendre qui sanctionnent aussi la constitution d’une classe dominante. Si il y a bien un secteur dans la société où il n’est jamais question de "démocratie" ou de liberté (même "pour de faux"), c’est bien celui du travail. De l’entreprise. Du salariat, bref de l’économie. L’économie est privation par définition. Elle partage celà avec la prison. Tourner un film documentaire dans le monde de l’entreprise est au moins aussi improbable que de filmer le quotidien d’une prison. L’économie est l’antithèse de la décision raisonnée et prise collectivement. Pour celui ou celle qui n’a que sa force de travail à vendre, à aucun moment il n’est question de choix sur l’organisation du travail.

Ensuite, je suis peut être pas très vieux, mais je sais pas ce que c’est qu’un "travail décent" ou un "salaire décent". Jusqu’ici même quand presque tout le monde était contant autour de moi dans son boulot (ou plutôt feignait d’y être contant, comme on fait tous ou presque en général hors période de grève, de gros ras le bol ou de pétage de plombs) je ne l’étais pas et n’ai jamais su "faire semblant" bien longtemps. Je n’ai jamais gardé un boulot plus de 6 mois (licenciement économique, "plan social" ou non-renouvellement de C.D.D) et ayant laissé tombé les études sans diplôme, j’ai du dire adieu à la bourse et j’ai depuis enchainé les boulots qui passaient. Je n’ai jamais aimé le travail. Même si j’ai ressenti (comme la plupart des gens j’imagine) très tôt la nécessité de bosser (au départ pour arrondir les fins de mois pendant les études, combler les découverts, ou mettre de l’argent de coté) à certains moments et ai tenté de trouver des tafs qui me "plaisaient" ou plus supportables, je n’ai jamais rien trouvé qui ne soit pas épuisant au final et mieux payé que le S.M.I.C. Les planques existent, j’y ai évidemment pensé, et je finirai sans doutes par le faire, mais je sais que je me lasserai vite. En fait, qu’il s’agisse de travail "salarié" ou de travail à l’école, je n’ai jamais aimé le travail. Ce n’est ni l’effort, ni le fait de faire des choses avec d’autres gens qui me dérange, bien au contraire, mais ce qui fait la base du travail dans nos sociétés : la contrainte, et le fait d’être instrumentalisé, utilisé. De me sentir étranger à moi même, en un mot : aliéné. La base de l’exploitation capitaliste, ce n’est pas une question de propriété privée libérale ou d’État, ni seulement une question de rapport salarié (employeur/employé-e), mais aussi et surtout un rapport coercitif, de contrainte. On ne travaille ni parce qu’on le désire, ni parce qu’on aime ce qu’on fait, ni parce qu’on en a envie, ni parce que ça nous est vraiment utile (ce qu’on produit, ce qu’on fabrique, qu’on fait, dit ou vend, etc...) mais parce qu’il le faut. Parce que "c’est comme ça".

Voilà la seule raison d’être du travail en tant qu’aliénation et contrainte : c’est comme ça. La raison d’être du travail dans nos société : c’est la prison. Si on pousse le raisonnement un tout petit peu plus loin, on comprend vite à quoi servent les flics et les tribunaux. Si ils n’étaient pas là : qui obligeraient les gens à travailler et fermer leur gueule au juste ? Certainement pas la C.G.T et son S.O. Pendant cette même manif, je dis à un copain à coté de moi que je trouve ridicule et insultant de rabâcher à des chômeurs qu’il leur faut un "travail décent" et que c’est "ça le sens de leur lutte" et même de leur vie donc, et en fait. A près tout, quelle différence de fond ça fait avec le discours de Pôle Emploi ? "Ta lutte, gamin, c’est de trouver un boulot, et de le garder, le reste, c’est de la littérature". En somme : aucune différence, sinon sur les détails. Le copain me répond que "c’est ça que veulent la plupart des chômeurs". Genre, un boulot. Je ne lui en veux pas personnellement de me dire ça. Il ne fait que reproduire le discours dominant sur le sujet. En quoi le fait que la plupart des chômeurs "demandent" du travail constitue une preuve à quoi que ce soit ? Moi aussi je suis inscrit comme demandeur d’emploi, moi aussi je serai encore amené à écrire des C.Vs et faire des entretiens d’embauche. Est-ce que ça m’empêche de détester le travail ? Est-ce que c’est ça que je veux vraiment ? Bien sur que non. Mais la question se pose quand même : il est qui pour dire ça ? Moi je suis chômeur. Et je n’ai pas envie de travailler. Même si j’y serai encore contraint, ou que je m’y résoudrais et espère que ça ne sera pas trop dur et bien payé : ce n’est pas ça que je désire vraiment dans ma vie. Je ne rêve pas "d’un salaire décent" avant de m’endormir. Je veux être libre et ne produire que ce dont j’ai besoin. D’ici là, je veux avoir de quoi bouffer et vivre "dignement" comme on dit, et bien sur m’amuser et jouir de la vie. Pas bosser. Non. Certainement pas. Et si je le fais quand même, ce sera parce que j’y suis contraint. Parce que j’ai trop désespérément besoin de cet argent qui est nécessaire à ma survie. Même si je fais un boulot qui me plait. Pour autant : est-ce que j’ai envie d’en faire ma seule revendication politique ? Même à court terme ? C’est hors de question.

Ce discours sur "les chômeurs qui ne demandent qu’à travailler" est un discours esclavagiste, qui ne conçoit pas les chômeurs ou chômeuses comme des êtres humains avec des désires propres, des problèmes, des intérêts de classe et même des contradictions et des antagonismes, mais comme des robots prêts à l’emploi. Des humains-machines. C’est cet individu qui n’est plus autre chose qu’un travailleur, qui dans une société qui repose sur le travail, n’a plus de sens à sa vie sans son emploi, cet humain désespérément moderne que décrit Hannah Arendt dans "La condition de l’homme moderne". Ce discours relayé jusque dans les syndicats et les organisations de gauche n’est que le pendant du discours libéral : c’est toujours le discours du pouvoir. D’un coté la droite dit "le chomage est un problème individuel, une question de choix et de volonté", et de l’autre la gauche dit "c’est un problème strictement collectif, avec des raisons économiques déterminées. Les gens ne demandent qu’à travailler". Pourtant, les deux contiennent une part de vérité, mais les deux sont absolument faux énoncés tels quels. Dans les deux cas, le travail comme valeur sociale fondamentale n’est pas remis en cause, et reste présenté comme le sens même de la vie ou plutôt de l’existence. Mais dans quel but ?
En même temps, si "les gens ne demandent qu’à travailler" pourquoi il y a tant de fraude aux allocs ? Pourquoi les gens ratent leurs RDV du pôle emploi délibérément ? Pourquoi les gens font grève ? Pourquoi il y a temps d’absentéisme au travail ? Etc, etc.

"Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. [Pourquoi ?] Parce que le travail dans lequel l’individu s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification" Et ce n’est pas moi qui le dit. C’est le jeune Marx dans ses manuscrits de 1844.
De tout temps des résistances au travail et contre le travail ont existé. Et le travail a toujours été fuit comme la peste. Parce que le travail n’est pas la base de la vie. Ce n’est pas vrai. C’est encore plus faux dans la société dans laquelle nous vivons et selon ce qu’on met derrière ce mot. Il ne peut pas être utilisé aujourd’hui comme ne représentant que "l’ensemble de l’activité productive humaine". Parce qu’utiliser le terme "travail" de manière strictement positive c’est assimiler le fait de créer, de réaliser et de produire entre producteurs librement associés à n’importe quelle forme d’esclavage salarié, de tortures, d’abrutissements, de mutilations et d’aliénations. C’est mélanger les deux dans un terme flou qui masque l’oppression dans un signifié implicite qui voudrait seulement dire "faire un truc". C’est faire comme si depuis plus de 200 ans, ce terme n’était pas utilisé pour décrire l’humiliation et la contrainte quotidienne que représente l’obligation de se vendre pour gagner le droit de survivre. D’autant plus que 131 ans après l’écriture du "Droit à la paresse", où Paul Lafargue (en 1880) expliquait déjà que 3h par jour de travail seraient amplement suffisant à satisfaire les besoins vitaux de la société pour chaque individu (si on supprimait la plus-value et donc la propriété privée et le capitalisme), il est d’autant plus vrai aujourd’hui que le niveau atteint par la technique rend quasiment le travail humain virtuellement obsolète. Ce n’est pas un hasard si la classe dominante partout dans le monde vente les louanges du travail en tant que "valeur sociale". La nécessité historique du travail forcé en tant qu’activité humaine touche à sa fin. Ou plutôt n’en finit plus de toucher à sa fin. Même la gauche et l’extrême gauche ont abandonné depuis longtemps leur identité "progressiste" dans cette stratégie qui voulait qu’à travers la réduction du temps de travail on en arrive à supprimer l’exploitation salariée. Elle en est même, au contraire, aujourd’hui à vanter la "création d’emploi". Et on justifie la nécessité du travail en inventant des emplois au nom de l’écologie, de la construction d’autoroute, dans une usine de pneu ou pour faire du street marketing au moment même où pour la première fois dans l’histoire de l’humanité se profile la possibilité d’abolir le travail en tant que corvée et activité séparée de la vie.

Vous ne savez pas quoi faire de votre vie ? Ne vous inquiétez pas, le gouvernement va vous créer un emploi ! Des milliers d’années de philosophie retournées comme un gant de bain sale. La question n’est plus "qui suis-je ? Où vais-je ?" mais "à quoi vais-je servir ?" ou plutôt "qui vais-je servir ?". L’utilitarisme capitaliste touche ici à ce qu’il a de plus absurde.

La condition de chômeur est ce bug dans la "matrice" de l’idéologie dominante : il veut forcement travailler, ou alors c’est un feignant et un parasite. Dans tout les cas, c’est un être triste et servile. Sans désir et forcément malheureux (au moins jusqu’à l’entretiens d’embauche concluant).

Et peut être qu’elle commence là, la lutte "contre le chômage" des chômeurs et précaires : par rejeter cette classification biaisée, rejeter la culpabilisation qui va avec, oser s’imaginer heureux sans travail (même temporairement), et s’organiser en conséquence.

Non pas juste "pour demander du travail et un salaire décents" ou un "salaire social garanti" (par qui ? par l'État ? dirigé par qui ?), mais, avec les salarié-e-s, avec tout-e-s les autres exploité-e-s, pour lutter contre l’aliénation du travail et le système du salariat. Lutter contre la propriété privée en l’attaquant en son cœur : en refusant de payer partout où c’est possible. En organisant l’entraide localement, sabotant ainsi l’intégration forcée au travail et à tout le système d’exploitation capitaliste. Faire en sorte que "ne pas avoir de travail" ou "perdre son boulot" ne soit plus une fatalité qui conduit immédiatement à courir après le suivant ou à se culpabiliser. Multiplier les bouffes de quartier, les cantines collectives et les espaces communautaires et activités gratuites, les lieux d’échanges gratuits, les permanences d’informations pratiques, collectiviser les allocations et autres prestations sociales, organiser des auto-réductions, s’organiser pour empêcher les expulsions locatives, ouvrir des lieux d’habitations, des squats, des centres sociaux autogérés, créer des coopératives agricoles ou autres pour permettre à ceux et celles qui le désirent de produire pour survivre (mais sans hiérarchie, sans patrons), même si ce ne sont que des solutions temporaires, tout en continuant de lutter pour précipiter la chute de ce monde.

Tout ce qui peut renforcer l’autonomie individuelle et collective, sans aller dans le sens d’un projet "alternativiste", mais dans une perspective clairement révolutionnaire ou insurrectionnelle, ne peut que nous rendre plus forts et plus fortes et accélérer l’histoire. Moins nous sommes affairé-e-s à survivre dans nos petites bulles individuelles ou notre petit milieux, et plus nous avons de temps pour faire autre chose. Pour vivre, pour lutter, etc. Toutes ces propositions sembleront cruellement routinières à certaines personnes qui crieront au déjà-vu, et pourtant si peu appliquées. Elles ne suffisent évidement pas, mais sont des pistes lancées. Une chose est sure : à moi, ça me parle plus qu’une manif balisée par les syndicats-poubelles et pacifiée par les flics pour demander un boulot de merde payé des miettes.
Contre le chômage, et contre le travail, ses profiteurs et ses idéologues :
Détruire le salariat, depuis l’intérieur... ou l’extérieur.

 Un ennemi débonnaire du travail et de l'État, sur le Cri Du Dodo