jeudi 27 août 2015

Aliénés jusqu'où

J'ai un gobelet de champagne dans la main droite et debout derrière les autres, j'écoute le discours de départ du directeur avec un sourire crispé. Après les plaisanteries convenues en ces circonstances, il enchaîne sur la nécessité de préserver l'ambiance de ce lieu de travail inédit, ce privilège d'avoir su construire une équipe soudée et une autre personne reprend les mêmes mots, avec quelques larmes d'émotion perceptibles.

Je suis interloquée parce que ce n'est même pas cynique, c'est vraiment ce dont ils sont persuadés, la description est dithyrambique, notre lieu de travail se situe hors des contingences du monde du travail tel qu'il est aujourd'hui, c'est pour cette raison qu'il faut maintenir le dialogue comme nous avons su toujours le faire, c'est réellement prononcé tel quel.
Langue de bois habituelle diront certains, mais je ne pense pas. J'ai entendu des discours comparables dans d'autres emplois où le plus naïf des salariés pouvait déterminer clairement que ça marquait le mépris des élites pour la base, le sous-texte était lisible, vos problèmes ne valent même pas un haussement d'épaules.

Une quinte de toux même pas volontaire me prend la gorge, je la retiens en vidant mon verre d'un trait parce que je sais comment elle serait interprétée, je trouve drôle de voir mon corps s'exprimer à la place de mes nerfs, comme souvent, comme s'il était moins hypocrite que moi.

Je liste mentalement les choses que tout le monde sait ici, par exemple il y a telle personnalité de telle service qui a minée consciencieusement toutes ses collègues successives, saboté leur travail, et qui est toujours en poste.
Personne n'est dupe mais personne ne prononce les mots harcèlement moral, et personne n'avertit la médecine du travail, pressentant déjà la vanité du geste.
De toutes façons avec le turn-over entretenu par les contrats précaires et la possible mobilité d'un service à l'autre, on peut se voiler la face et envoyer quelqu'un d'autre remplacer la précédente en espérant secrètement qu'elle résiste à la « forte personnalité » de la reine des lieux.
Où l'on découvre que l'absence de hiérarchie sur le papier ne protège pas spécialement des rapports de pouvoir internes.

Je liste l'accroissement lent mais constant de nos charges de travail, petites tâches ajoutées mine de rien, mises bout-à-bout, de temps en temps quand même une procédure se simplifie, libère un peu de temps qu'on pourra mettre à profit pour une nouvelle petite chose qui s'avérera pas si petite que ça.

Je liste les petites mesquineries habituelles du monde du travail, la compétence mesurée en chiffres absurdes, l'investissement professionnel ramené à une mise en scène des tâches à accomplir, remuer quitte à brasser de l'air et communiquer, surtout, beaucoup parler de ce temps qu'on n'a pas, simuler une activité intense est plus efficace que des résultats concrets non quantifiables dans les grilles d’évaluation.
Il y a évidemment des gens qui ne font pas grand chose et leur travail déborde sur les autres, ceux qui s'en rendent compte regardent ailleurs. Je sais que c'est fréquent, je ne dis pas le contraire et je ne dis pas que c'est mal, c'est inhérent au monde du travail, stratégies de survie.

Je pense à mon incrédulité face à certains recrutements quand je réalise qu'en fait personne n'a rien vu.

Je pense les mots du travail qui colonisent ma tête et ma pensée même si je m'efforce depuis des années d'avoir un discours critique, malgré moi ça pénètre, d'ailleurs ce texte en est truffé.

Je ne dis rien. J'écris hypocritement dans mon coin, et je ne dis rien.
J'avale les couleuvres des problèmes renvoyés à d'autres autorités inaccessibles, je les crois mes chefs, quand ils disent qu'ils font ce qu'ils peuvent, le maximum.
Je suis aliénée au point de garder de la sympathie pour mes supérieurs qui, sincèrement, ne voient rien.
Dans un processus plus ou moins conscient ils ne veulent pas de cette responsabilité là, se penser du côté de ceux qui organisent notre soumission et moi je n'arrive pas à leur dire parce que j'ai peur, et pas seulement pour ma place.
J'ai peur de décevoir et je minore et je fais mien le discours qui dit qu'il y a pire ailleurs.

Le discours s'achève, je garde mon verre vide à la main, je n'applaudis pas, j'ai hâte de me resservir.