samedi 8 décembre 2012

Distorsion cognitive

On est en décembre, et y a des familles roms foutues sur le trottoir comme des merdes (mais les enfants roms ne sont pas des enfants, c'est des brigades de pickpockets du métro dressées par la mafia), malgré la trêve hivernale (mais ils étaient dans des bâtiments insalubres, c'est pour leur bien aussi).
C'est marrant comme on se préoccupe de l'insalubrité de ton lieu de vie quand il s'agit de te jeter dehors. Comme disait M., j'ai habité un appartement insalubre, j'ai jamais vu les flics débarquer chez moi pour m'expliquer que pour mon bien, je devais déménager. Ça doit être lié au fait que je payais un loyer, malgré la moisissure qui envahissait les murs, l'absence d'isolation qui imposait un chauffage d'appoint supplémentaire et les fils dénudés à proximité des points d'eau. Et l'agent EDF qui t'explique que oui, c'est clairement pas aux normes, mais qu'il voit pire dans la cité sur les hauteurs, où d'autres gens payent aussi des loyers, et où trois gamins ont cramé vifs quelques années plus tard.

C'est marrant comme des lois sensées protéger les plus démunis ne protègent finalement que les propriétaires qui en appellent à elles pour dégager les squatteurs d'un immeuble qu'ils laissent pourrir depuis 20 ans.
La sacralisation de la propriété privée c'est plus de 2 millions de logements vacants, pour environ 150000 SDF, quand même.

On est en décembre, et 23 % des jeunes de 18-24 ans sont pauvres, notamment parce qu'on ne veut pas leur filer le RSA, je sais, je suis montée en boucle sur ce point, d'ailleurs on a tellement rabâché que la solidarité c'est cher, et que la fraude c'est mal, qu'un tiers de bénéficiaires du RSA ne le réclament pas, encore un paradoxe. Il y a aussi des mineurs qui dorment dehors en s'assommant la cervelle à grandes lampées de bière strong premier prix pour oublier comme on les laisse couler, et tout le monde s'en branle. Enfin pas tout à fait, il y en a encore pour proposer des solutions formidables, comme de flexibiliser le marché du travail, parce qu'on protège trop les gens en place il paraît. Pour la peine, je vous copie-colle cette merveilleuse citation de Olivier Galland, sociologue et directeur de recherche au CNRS :
« En France, s'exprime une sorte de préférence collective pour les "insiders" déjà en emploi, très protégés par rapport à ceux qui sont aux portes et subissent les à-coups de la conjoncture. A l'instar des jeunes. Dans les pays où l'apprentissage est très développé, où le marché du travail est plus flexible, il y a partage de la flexibilité entre les générations. » (Le Monde du 03 décembre 2012)
« Partage de la flexibilité ». Novlangue de mon cul.

Ce qui me fascine, c'est de voir qu'on ose encore présenter le travail comme une solution à la misère, malgré le fait qu'un SDF sur trois travaille, justement. C'est ça aussi, le miracle de la flexibilité. T'es flexible, mais tu peux pas louer d'appartement parce que le bailleur, il est pas tellement fan de ton CDD flexible, de tes périodes de chômage flexibles, de ton compte en banque flexible.
La pénurie de travail, comme si c'était ça le problème, comme si c'était pas l'argent, le problème.

Ce qui me fascine, c'est qu'on écoute toujours ces gens-là, qu'ils braillent au stalinisme dès qu'on parle de réquisition d'immeubles ou qu'ils chougnent sur le coût du travail en France en n'ayant jamais rien foutu de leurs dix doigts, à part encaisser du fric en saccageant des vies.
Créer de l'emploi, c'est leur manière de faire du social. Moi je pense aux gueules cassées de la médecine du travail, corps éclatés en morceaux, dos foutus, doigts coupés, cancers en sursis, et le salaire qui permet même pas de faire remplacer des dents manquantes, caries bouchées aux chewing-gum, je souffle de faire partie des privilégiés qui ont une mutuelle. Je n'oublie pas qu'on a fait voter la taxation des indemnités d'accident du travail il y a quelques années, comme si c'était un revenu comme les autres. Aujourd'hui, les inspecteurs du travail se flinguent comme les autres, ils ont sans doute beaucoup à dire sur la flexibilité, j'imagine.

On m'envoie un lipdub de salariés Auchan sur Gangnam Style, et je pense aux salariés de la grande distribution virés pour des légumes récupérés dans des poubelles, pour un paquet de gâteaux, pour un bon de réduction donné par un client, à l'heure où tout le monde trie religieusement ses déchets et conspue le gâchis de nourriture. Faute grave, cerveau morcelé par ces chorégraphies de bonheur obligatoire martelées hystériquement sur des rythmes électro.
Et le chômage, en quoi ça diffère, une vie bouffée par le fric à trouver, par le poids de l'administratif qu'on te jette à la gueule comme un seau d'eau froide, hors de question de te laisser profiter du temps retrouvé, la suspicion permanente des institutions sur ta motivation, puis même ton entourage s'y met, putain mais qu'est-ce que t'es mal vu quand tu ne travailles pas !
Comment le travail a pu devenir le fondement de l'identité, précisément à l'heure des 3 millions de chômeurs officiels, il faudra m'expliquer, ça m'échappe.
Je pense qu'on peut délocaliser une production en trois clics, détricoter le social au nom de la rentabilité, de la compétitivité, de l'emploi finalement, distorsion cognitive.
Je pense qu'on peut balancer des lacrymos dans la gueule des Zadistes, parce que l'arrogance de ces gens qui prétendent vivre en autosuffisance au lieu de se mettre à genoux devant Vinci, c'est trop, pourtant l'assistanat c'est mal, je pige pas, je pige rien.
Comment on pourrit la vie du plus grand nombre à coups de stratégies politiques et financières vicieuses, comment on se démerde pour entretenir la soif de domination de quelques uns au détriment de la vie des autres, distorsion cognitive, je ne veux pas comprendre.

Je pense à ceux qui te parlent de la hiérarchisation des luttes quand tu dis convergence, et qui t'expliquent comment militer quand leur activisme se résume à un bulletin de vote utile dans une urne tous les 5 ans.

On est en décembre, et il fait nuit quand le réveil sonne et que j'ai envie de le démonter à coups de tatanes, pourtant j'ai un travail qui ne saccage pas mes convictions et qui ne rapporte d'argent à personne, et j'ai pas peur de la prochaine facture de chauffage, c'est Byzance. J'ai pas de crédit au cul, pas de dette, et la pointeuse est un lointain souvenir. J'ai même quelques économies, depuis quelques mois, je peux voir venir la merde qui ne manquera pas d'arriver, panne de lave-linge, de frigo ou déménagement impromptu (la flexibilité, tout ça), c'est une sensation nouvelle, j'ai du mal à m'y faire, distorsion cognitive, j'ai toujours peur de la carte bleue qui passe pas, c'est bête, hein ?
Je finis ma nuit dans des trains Corail au milieu de types compétitifs qui remplissent des tableaux Excel sur leur temps de trajet.
Je compose avec le temps libéré et je griffonne vite fait un truc que je pense pouvoir améliorer plus tard, toujours plus tard, je procrastine parce que je n'ai pas le temps, je laisse des trucs à moitié commencés que je ne finirais jamais parce que l'étincelle s'est barrée entre temps, je me démerde mal, je lis les livres et les articles des autres, hébétée d'admiration, comment trouvent-ils tout ce temps pour lire, travailler, regarder et faire ?
Et pourtant je peux me payer le luxe de réfléchir à toutes ces informations navrantes, j'ai pas à réfléchir à ma survie, j'ai re-signé pour un an.

C'est bientôt Noël, j'ai la nausée des décorations pimpantes, de la misère qu'on effleure vite fait le temps d'un don aux ONG pour mieux bâfrer peinard, oui, je suis cliché, c'est de bon ton de détester les fêtes de fin d'année. Il y a ceux qui vont culpabiliser de ne rien offrir, ou pire, s'endetter pour ça.
Combien de places en hébergement d'urgence coûtent les déco de la ville labellisées développement durable ?
Et pendant que je pleurniche cet instantané de mon cerveau déviant qui ne comprend pas les vrais problèmes, je me demande à quelle vitesse tu meurs, toi.

Clirstrim