jeudi 6 octobre 2011

L'antichambre du travail

T’as eu une réponse. Au milieu des silences éloquents dont les entreprises/administrations gratifient les demandeurs d’emploi, par manque de temps ou par mépris, quand ceux-ci les sollicitent, t’as eu une réponse.

Parfois tu ne sais plus très bien de quelle boîte il s’agit ; des candidatures, t’en as envoyé des palettes entières.

Quand c’est un « non », tu mets de côté le courrier/sauvegardes l’email, pour que ton conseiller Pôle Emploi puisse constater que tu recherches activement un boulot. Par les temps qui courent mieux vaut assurer ses arrières, mais je m’égare, dis.

Donc mettons que là, c’est « oui ». Et mettons que tu débutes dans l’exercice de L’Entretien d’Embauche.

Tu as entendu des choses à ce sujet dans ton entourage, tu sais qu’il faut soigner sa présentation, alors tu mets des pompes correctes, des fringues classes, tu te coiffes et tu te pointes avec 25 minutes d’avance et l’haleine au menthol, prête à discuter de ta formation, du poste et de tes compétences. Souvent, ce sera pour un job quelconque, un truc pour lequel tu n’aurais jamais imaginé postuler un jour, du style SMIC à temps partiel, un truc pour lequel tu baisses un tout petit peu ton froc parce que là, tu n’as plus le choix, mais t’es confiante, t'es surqualifiée pour ce taf, il y a pas de raison que ça ne marche pas.
Pauvre conne, t’as rien vu, t’as à peine soulevé un coin de nappe.
Dans le couloir, ils sont une dizaine, surtout des femmes. Le recruteur a convoqué tout le monde en même temps par commodité, et t’attends comme pour l’oral du Bac de français.
Tu as dit bonjour en arrivant, on t’a répondu du bout des lèvres. Après tout, on est tous concurrents, hein ? Malgré toi, tu jauges un peu les autres du regard, à la dérobée, histoire de te situer dans le classement.
Ça s’éternise, et tu regrettes de ne pas avoir pris un bouquin, parce que là, de ne rien faire, posée connement sous les néons du couloir, tu sens la pression monter. Tu te répètes que c’est pas le job de ta vie, que c’est pas grave si c’est non, mais t’as d’autres données d’ordre pécuniaires qui parasitent tout.

C’est ton tour, tu te lèves, parfois on te sert la main, parfois non, on t’offre un siège et t’as envie de te barrer avec tellement t’es stressée d’un coup, tu t’assois, tu poses tes mains sur la table, putain elles sont moites, ça fait des traces sur le formica, tu attends.

Parfois il est seul, parfois ils sont trois ou quatre face à toi, mais en général il n’y en a qu’un qui parle et qui se charge de présenter les autres. Souvent celui qui parle pour les autres est DRH, et même si tu es prise, tu ne le croiseras plus jamais.

Parfois, tu es reçue dans un bureau minuscule, presqu’un cagibi, parfois tu te retrouves dans la salle de réunion, et ta voix semble s’éteindre sur le textile mural de cette grande pièce.

Ils ont ton CV en main, et le survolent en te demandant de te présenter. Tu t’exécutes, parles de ton parcours universitaire et professionnel, et là, la voix te coupe sur ta lancée, et te demande de justifier, au choix : les trous entre les CDD si tu as déjà travaillé, ou l’absence d’expérience professionnelle si tu viens d’être diplômé.

Oui, parce que tu vas apprendre que par exemple, les stages, ça compte pas. Et que sans expérience, on peut pas te prendre, faut minimum deux ans. Là, t’en es à te demander pourquoi ils t’ont fait venir si ton CV ne leur convient pas, vu que, quand même, c’est sur cette base que t’as été admise dans ce bureau. Puis tu comprends : c’est le jeu, à toi de présenter ta défense. Tu sors un petit topo en présentant ton inexpérience comme un atout, car tu n’es pas sclérosée par une culture d’entreprise, tu as des capacités d’adaptation etc etc.

On te regarde à peine quand tu parles, tu as l’impression d’être rien.

On va continuer sur cette lancée. On ne te parlera que de ce que tu n’as pas. Après ton parcours pro, on peut s’en prendre à tes études aussi. Ou a ton absence de permis de conduire (même si le poste n’en nécessite aucun). Ou à ton utérus, potentiellement dangereux car fécond, même si les questions associées à ta fertilité sont, tu le sais, illégales.

Etrangement, aucun recruteur ne s’attardera sur tes compétences techniques ou sur les logiciels que tu maîtrises. Là, je parle du DRH, du gars dont c’est le boulot de recruter, mais qui ne connaît rien au travail que tu effectueras. T’as mis longtemps à comprendre qu’ils ne s’engageaient pas dans ces domaines de peur de dire des conneries, et de te laisser entrevoir leur incompétence…

A la place, on va te demander de t’attribuer trois qualités, trois défauts. Tu vas dire des banalités, et là le mec en face, satisfait, pourra remplir sa petite grille psychologique à 2 francs grâce à laquelle il pourra déterminer si tu es plutôt hystérique, passif-agressif, dominant, soumis, amateur de bondage ou taureau ascendant mes couilles.

Si tu n'es pas rompu à l'exercice, tu as l'impression qu'on te parle une langue dont tu ne maîtrises pas les codes. Le jour où cet espèce de gros con suffisant a utilisé le terme "forces vives" pour désigner le personnel, tu t'es mordue les joues très fort pour ne pas rire nerveusement.

Tu te souviens aussi très bien d'elle, de son petit sourire méprisant, et de son profond soupir à l'énoncé de tes compétences. De ses regards répétés vers l'horloge murale, et de sa conclusion lapidaire: "Oh, vous, ça se voit, vous n'avez pas envie de travailler."

T'avais 22 ans, ça faisait 2 mois que tes Assedics étaient coupées, t'étais trop jeune pour le RMI, t'avais l'impression de te cogner à des murs. T'avais répondu sur le même ton "Non, j'ai besoin d'argent, c'est pas la même chose."

Et tu t'étais cassée, écœurée.

Parce qu'on t'emmerde systématiquement avec ça. Même le job le plus merdique doit te tirer des exclamations d'enthousiasme. On te demande toujours pourquoi tu désires tant devenir téléopérateur, hôtesse de caisse, agent d'entretien, magasinier …Cette façon gerbante de présenter ces options vicieuses comme des passions, des choix personnels…

Tu te souviens de ce connard hautain qui t'avais qualifiée de "personnalité instable" parce qu'il n'y avait que des CDD sur ton CV et avait ajouté: "Si vous n'avez pas de CDI, c'est qu'au fond aucune entreprise ne souhaite vous garder."

Tu te souviens de toutes ces conclusions à l'emporte pièce, hallucinantes de bêtise, reposant sur du vide.

Tu te souviens de cette femme qui te regardait comme si t'étais un insecte particulièrement répugnant, et qui t'avais juste dit "Vous ne méritez pas d'intégrer l'équipe, vous manquez de passion." C'était pour un job de téléprospecteur pour un grand annuaire pro.

Tu te souviens de ce gars qui t'avais expliqué posément que ton SMIC n'était pas acquis car que 20% de ta paye reposerai sur tes commissions de ventes, que pour lui c'était la meilleure façon de "créer une dynamique, une émulation entre les équipes". Ouais, ça existe. Et tu devais encore prouver que tu en voulais, la gniac, la gniac, la gniac. La gniac avec une pompe sur la nuque et la tête dans le caniveau, il y'en a qui y arrivent, toi t'as jamais pu.


T'as fini par arrêter de te pomponner, tu te contentais d'un jean propre, et parfois tu te buvais une petite bière pour te donner du courage. Tu t'es mise à t'en foutre pour de vrai. Tu as lu des articles qui expliquaient que les critères de recrutement d'une entreprise reposaient plus souvent sur des détails insignifiants que sur des critères rationnels, et d'une certaine façon, tu t'es faite une raison.

Surtout, tu ne t'es plus laissée piétiner l'ego. Tu as commencé à renverser le rapport de force avec les méprisants, les agressifs, à leur parler technique quand ils te causaient psychologique, à les mitrailler de questions gênantes, à les coincer, en somme, comme ils essayaient de te coincer. Tu as appris qu'avec ceux-là, la gentillesse comme la politesse était faiblesse, et qu'au fond tu n'avais plus rien à perdre.

Bizarrement, ça a payé, parfois. Et au moins, tu ne sortais plus de là avec la rage et la honte dans le ventre.

T'as eu des recruteurs sympa aussi. Trois en tout. C'était simple, ils se contentaient de s'adresser à toi comme à un être humain.

 
Courageuse Anonyme

A voir sur le sujet : l'excellent doc Infrarouges "la gueule de l'emploi" diffusé sur France 2 le 6 octobre, sur le recrutement des Assurances Gan.