mardi 11 janvier 2011

Madame, Monsieur,

J'ai obtenu un DUT Info-Com spécialisé dans les métiers du Livre après avoir consciencieusement raté une année de Lettres Modernes, et j'ai décidé de m'en tenir là au niveau des études car le milieu universitaire ne m'apportait guère de satisfaction.
J'ai donc bifurqué avec optimisme vers ce qu'on appelle communément le « Marché du travail ».
Je sais, Madame, Monsieur, qu'à la lecture de mon CV vous allez m'interroger sur le manque d'adéquation certain entre mes expériences professionnelles et l'intitulé de mon diplôme. Je sais que je vais vous servir le baratin approprié, suivant le poste que vous me proposez, pour tenter de redonner sens à tout ça, pour justifier également les périodes d'inactivité entre deux contrats, pour expliquer, en gros, pourquoi je suis là, devant vous, et pourquoi j'ai le front, l'audace de vouloir travailler au sein de votre entreprise ou administration, rayez la mention inutile.

Madame, Monsieur, si j'ai commencé à travailler dans des centres d'appels, ce n'est pas parce que j'adore la communication, ce n'est pas parce que je maîtrise la relation téléphonique, ce n'est pas parce que j'aime le travail d'équipe et les open space, c'est simplement parce que j'avais besoin de fric, comme tout un chacun.
Madame, Monsieur, si je me plie à ce rituel humiliant de l'entretien d'embauche individuel, décroché après les épreuves de pré-sélection que constituent l'entretien collectif et le test de compétence, c'est parce que j'ai des factures à payer, comme tout le monde.
Par avance, Madame, Monsieur, je vous demande pardon. Il s'avère que je suis une femme, en âge de procréer, ce qui pourrait fortement handicaper l'entreprise. Vous avez de la chance, je ne veux pas d'enfant, je n'aurai même pas à vous mentir quand vous me poserez la question. Et puis, de toutes façons, il ne s'agit que d'un CDD, d'une mission d'intérim de quelques mois, vous aurez largement le temps de me dégager si je venais à changer d'avis.

Madame, Monsieur, j'ai de grandes qualités, excusez du peu.
Je suis capable d'arriver en avance dans les locaux de l'entreprise pour prendre mon premier appel à heure fixe, comme convenu. Je vous offre le temps nécessaire pour consulter le planning et savoir sur quel plateau je travaille, trouver un poste de travail libre sur le dit-plateau surchargé, pour brancher mon casque-micro sur le callmaster, pour entrer des séries de chiffres sur l'ordinateur poussif, pour ouvrir ma session et pointer, pour démarrer le logiciel des années 80 qui sert à administrer les dossiers-clients.
Le soir, je vous offre aussi le rab de temps passé avec le dernier client, puisque je ne peux pas me déloguer cinq minutes avant la fin de ma vacation pour repartir à l'heure. Oh, je suis injuste, cet ersatz de temps disponible, vous le payez parfois, si rarement.

Madame, Monsieur, je suis capable de gérer des dizaines d'appels par jours, avec entre chacun d'eux des voix désincarnées m'annonçant s'il s'agit d'une réclamation, d'une commande, d'un changement d'abonnement, et des bips de merde dont je rêve la nuit.
Je suis capable d'interroger un client tout en découvrant son dossier sur mon écran, de le mettre en relation avec un autre service, de fermer ma gueule quand il m'engueule, et même de l'apaiser, de l'assurer de mon soutien dans ses démarches et de le faire raccrocher avec le sourire.
Je suis capable de gérer sporadiquement les schizophrènes en pleine bouffée délirante qui appellent pour parler de leurs persécuteurs, les dépressifs solitaires et suicidaires, les alcooliques agressifs, les pervers qui se masturbent au téléphone, avec le sourire dans la voix, pendant qu'un chef de plateau m'engueule parce que je fais baisser les stat' alors que j'ai l'interdiction absolue de raccrocher.
Je suis capable de supporter les écoutes de mes supérieurs et le « debriefing » kafkaïen qui s'ensuit où à grands coups d'expressions anglo-saxonnes, on va m'expliquer pourquoi un conseiller marketing a décidé que je devais réciter une phrase d'accueil bidon que les clients n'écoutent pas, du style « Je m'appelle X et j'ai le plaisir de vous accueillir au service de nos meilleures clientes.».
Je suis capable de supporter le client mécontent qui me méprise d'emblée, et qui ose me rappeler que c'est grâce à lui que j'ai un boulot. Je suis capable de dompter ma rancoeur, et de ne pas lui foutre dans la gueule mon Smic minable, mes week-end ruinés par la flexibilité, mon sommeil massacré par les amplitudes horaires, et les salaires virés en retard.
Je suis capable de m'adapter au bruit de fond insupportable d'un plateau de cent personnes, et de m'interroger sur le sens de la vie.
Je suis capable de supporter le formateur d'un organisme de crédit à la consommation qui va m'expliquer comment refourguer une carte de fidélité à une gonzesse qui commande des culottes pour qu'elle les paye trois fois leur prix à coups de taux d'intérêts.
Je suis capable de me faire traiter comme une sous-merde par un commercial cynique, parce que j'ai un problème éthique avec tout ce qui s'apparente à de la vente forcée ou de l'escroquerie ou de l'abus de faiblesse.
Je suis capable de réprimer mes larmes et ma rage devant tant de bêtise ambiante, je suis capable d'accepter que ceux qui montent en grade sont toujours les plus puants, les plus serviles, les plus agressifs.
Je suis capable de participer malgré moi à tous les challenges débiles imposés par des responsables des ressources humaines cocaïnomanes où on peut gagner des mugs et des stylos si on atteint le chiffre d'affaire maximum de la semaine. Je suis capable de me faire engueuler parce que le système informatique est en panne et que je devrais attendre sans rien faire que ça redémarre plutôt que de dessiner sur mon bloc-note ou de sortir un livre « parce que je suis pas payée pour ça ».
Je suis capable de signer un contrat de travail illégal, d'accepter une dizaine de contrats d'intérims d'affilée pour le même poste, dans la même entreprise, dont seul l'intitulé est modifié par précaution.

Madame, Monsieur, j'ai menti.
Je ne pourrais plus me plier à toutes ces clowneries qui n'ont aucun sens, qui n'apportent rien au monde et qui l'avilissent un peu plus chaque jour.
Je ne pourrais plus vendre des fringues fabriquées en simili-fibres naturelles par des simili-esclaves du Moyen-Orient.
Je ne pourrais plus prendre un pseudonyme à la con parce que mon prénom n'est pas assez bandant.
Je ne pourrais plus accepter que mon vrai nom soit noté par des clients qui vont devant la justice parce que vous les avez entubé une fois de trop.
Je ne pourrais plus proposer des cartes de crédit revolving qui sont à la fois l'origine et la conséquence des pires situations financières pour beaucoup de ménages.
Je ne pourrais plus conseiller à un client un nouveau forfait qui n'est rentable que pour l'entreprise et pas pour son budget.
Je ne pourrais plus signer n'importe quelle merde qui piétine sciemment le droit du travail.
Je sais que je ne culpabiliserai plus jamais d'être une « assistée » entre deux contrats.
Je ne pense plus que le travail est une valeur en soi. Je ne crois pas l'avoir vraiment cru un jour.

J'ai lu beaucoup, Madame,Monsieur. J'ose penser que je ne suis pas seule.


Courageuse anonyme